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Nouvelle du mois de novembre :

Ludovic LACROIX, 2008, « L’employé du mois »

Il est là, étendu sur le sol, et le vide dans ses yeux n’est qu’un prélude au gouffre qui s’ouvre désormais devant moi. Il n’est pas si tard, l’endroit est loin d’être calme, pourtant personne ne bouge. Personne ne vient, personne ne voit… La rue vie, ne s’affole pas. Difficile de prêter attention à ce qui se passe autour de moi ! À l’écart, au pied du plus gros immeuble du coin, c’est un spectacle bien plus funèbre qui me glace. Je suis seul, tétanisé. Axel est devant moi, inerte. Mes jambes s’allègent à la vue de tout ce sang. Mon meilleur ami… mort. Sombre vérité. Le verre est incrusté sur son visage, sur ses mains. Il est partout, encombrant le bitume de fins éclats effilés. Les tessons dissimulent presque ses bombes et l’on ne distingue plus les traces de coulures sur ses doigts tant ils sont tachés d’une peinture bien plus dramatique. Il est là, au pied de sa pièce encore toute fraîche, ravagé par les coups. Je tremble, l’ironie de la situation n’est pas humaine, juste sadique. Axel baigne dans ce qu’il écrivait sur les murs. Ses agresseurs ont même eu le bon goût d’apposer la mention « RIP » à côté de son « Bir », donnant une dimension surréelle à la scène. Un tel déferlement de violence et de haine !... Pourquoi tant de risques ? Pourquoi n’a-t-il jamais su s’arrêter ?

J’ai connu Axel quand nous étions très jeunes, dans les rues qui jouxtent l’immeuble sans envergure où nous avons grandi. Toute notre enfance, ces rues ont été nos terrains de jeu, les voitures cassées nos ballons, les quelques commerçants nos fournisseurs de friandises et plus tard, d’alcool… L’école n’a jamais été que le lieu où les potes se rendaient pour patienter. Trop vieux pour jouer, trop jeunes pour travailler. Le collège, nous n’y avons pas vraiment mis les pieds, découvrant des activités autrement plus ludiques à nos yeux. On a évidemment commencé par les filles, mais bon, les filles allaient bien plus souvent en cours que deux petits nerveux comme nous. Alors c’est vers le tag que l’on s’est tourné. Et ce sont les filles qui n’ont pas tardé à ramer pour nous voir !

Tombés dans la peinture dès nos quatorze ans pour ne plus jamais en sortir ! L’adrénaline suscitée par le délit, la quête du mur le plus visible ou de celui qui fera le plus parler, le bonheur de voir défiler toutes ces couleurs en ville, à chaque déplacement, tous les jours. Cette compétition pour être plus actif et présent qu’untel ou untel sur tel secteur… Tout dans cette pratique nous excitait. Et Axel n’était pas le moins motivé ! Têtu, entier, un acharné qui non seulement faisait de la qualité, mais en quantité ! Alors, cela froissait, les jalousies s’affichaient, forcément. D’autant qu’en graffiti, ce qui importe c’est la réputation. La réputation amène le respect, évite les déconvenues, les « accidents ». La réputation se construit, s’entretient. Les acteurs de ce milieu se nourrissent d’anecdotes piquantes. Ils en vivent.

À cette époque de nos débuts, cela faisait longtemps que le graffiti n’était plus sous l’emprise d’un cercle fermé de vingt writers*, et l’État accentuait sa pression. Les gros coups se faisaient rares, interpellaient davantage. Axel s’est vite acclimaté, dévorant les espaces disponibles, écumant les marchands de peinture. Rentré à peine cinq minutes chez un grossiste, il en ressortit un jour les poches garnies de soixante-seize bombes ! Et le titre d’ « employé du mois » au passage ! La nouvelle fit le tour de Paris en une nuit, le temps qu’il réalise une fresque longue de dix mètres Porte de Clignancourt. Peu de temps après, c’est une centaine de bombes qu’il subtilisa. Un autre jour une soixantaine. Ses peintures commencèrent à envahir les rues de la capitale. En moins de six mois il devint l’ennemi public numéro un des services publics nord-parisiens, la faillite des détaillants de couleur, le porte-parole d’un mouvement en plein essor… et cela ne faisait que commencer.

Ces deux dernières années, tout s’est accéléré, son handicap le propulsant dignement au rang de génie de la discipline. Finis les vols à l’étalages, finies les excursions quotidiennes. Axel n’y voyait plus et se concentrait sur des pièces plus techniques évidemment plus rares. Il n’était plus capable de peindre tous les soirs, mais ses nouvelles œuvres devenaient d’une complexité déconcertante. Il restait que l’embrasement de la capitale lui avait coûté les yeux. Fort de ses convictions, s’insurgeant, refusant l’abandon et l’oubli, il était allé au front. Hurlant sa haine, crachant son dépit envers un système qui n’avançait plus et condamnait des enfants, il jeta des pierres. En victime il répondit légitimement à un gouvernement venant de violer le lieu de culte de ses proches. En victime encore, il reçut un cocktail explosif, renvoyé par la main protectrice d’un CRS, et perdit la vue...

Axel devint dur, intransigeant, toujours plus excessif. Il dégagea une volonté farouche à ne pas subir son handicap. Il voulait reprendre la peinture avant même d’avoir quitté l’hôpital. Il disait ne plus voir, mais demeurer vivant, valide. Et un après-midi, parti peindre, il empoigna ma bombe et réalisa une pièce. Quel fut mon étonnement à la vue du travail produit ! L’ensemble restait certes familier, une flagrante esquisse d’un de ses précédents travaux, mais le coup de main était plus fin, le lettrage plus vivant et la taille de sa peinture démesurément impressionnante. Il m’avoua sentir son mur, savoir précisément quels étaient les points clés de sa construction. Il fut même capable de m’expliquer méthodiquement ses choix.

Son ambition ne fut alors plus que d’asseoir chaotiquement et largement sa renommée en reprenant la peinture. Il voulut devenir le premier non-voyant à colorer tous les trains d’Europe. Je croyais qu’il voulait apporter l’espoir à ceux qui souffrent de son mal, mais il ne s’agissait en fait que de cette éternelle faim de reconnaissance, seule réelle ligne de conduite de sa vie. Ce dévouement à la création artistique n’était qu’un voile masquant de plus en plus mal l’ego surdimensionné qu’il se construisit et se dut d’alimenter chaque jour. Axel fut désormais plus aveuglé par ses convictions et ses ambitions que par l’accident qui lui coûta la vue.

Sa réputation est maintenant énorme, dépassant largement les frontières de la capitale, s’étendant jusqu’aux majeures villes d’Europe où les wagons bariolés défilent en boucle. L’ampleur de sa tâche est immense, à l’image de l’engouement que suscitent ses travaux. « Bir » est devenu une marque aussi connue que Coca Cola au sein du milieu graffiti. De Naples à Oslo en passant par Bucarest ou Berlin, sa renommée s’affiche partout, dans toutes les gares. Mais à Paris, il prend trop de place. Certains lui reprochent de ne plus être dans l’esprit de la discipline. D’autres l’accusent de se faire aider sur certaines compositions techniquement trop abouties. Des histoires d’argent, d’orgueil et de stupéfiants ne viennent pas arranger les choses. Axel n’en démord pas, il provoque, encore et toujours. Au lieu de se calmer, il déploie son arrogance et attise les haines des plus jeunes soucieux de gratter leur place. Il se pose en patron de la discipline par des déclarations non respectueuses. Je ne le reconnais plus, mais je ne peux laisser mon ami ainsi. Il ne voit plus le danger, s’engage, mais ne respecte plus ses engagements. À vrai dire c’est ce qui nous éloigne en ce moment. Au téléphone il m’a paru bizarre, je commence ma course...

Axel mort… C’est son oubli de l’essentiel qui me renvoie à cette image et me fait courir. J’ai peur, conscient de son inconscience. Je cours parce que je suis terrifié. Je cours, parce que mon meilleur ami est en danger. Je cours, car je sais qu’il est allé trop loin. Le pire c’est que je m’attends à le trouver devant ce mur, en train de peindre, les doigts marqués d’huile. Enfin, si je cours c’est aussi parce que je ne suis pas sûr d’arriver à temps. Je cours aussi car je ne serai peut-être jamais le quart de l’artiste qu’il est. Mon art n’aura jamais autant de mérite que le sien. Axel aurait pu se poser en éclaireur, en fédérateur, en transmetteur d’espoir à ceux qui sont plongés dans l’obscurité. Il pensait et voyait différemment. Son malheur fut de le savoir. Sa malchance d’être un martyr. Un martyr de vingt-deux ans qui fut longtemps l’employé du mois, mais qui n’est plus que le fugitif du mois. Et si je cours, c’est aussi parce que la fin de ce mois, c’est maintenant...

Concours d'écriture

Cette année, le Mag’ met en place un concours d’écriture.
La Nouvelle est à l’honneur ! Introduire les notions de mal ou non voyance dans de succincts récits, telle est la seule consigne. Un jury composé des adhérents et des professionnels de l’Unadev, voyants ou non décernera au mois d’octobre 2009 un « Prix de Littérature » assorti d’une récompense financière de 1500 € ! Des textes sont déjà publiés régulièrement alors ne perdez pas de temps : à vos claviers !

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