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Le cauchemar éveillé de Fernando Meirelles

Affiche du film

Et si demain l’humanité devenait aveugle...

Personne ne peut prévoir de quelle façon l’homme peut réagir à un tel bouleversement. Panique générale. Chaos. Emeutes. Solidarité. Hiérarchisation. Violences. Le plus effrayant, c’est que nous aurions probablement les mêmes réactions que les héros du film. Et cette éventualité fait froid dans le dos. On appliquerait sans doute la Loi du Talion et chacun protègerait ses intérêts comme il peut. Par chance, ceci est une fiction… Une fiction qui nous met face aux fragilités de notre civilisation et à nos faiblesses. L’homme n’y survivrait pas.

Projeté en ouverture du Festival de Cannes 2008, Blindness du réalisateur brésilien Fernando Meirelles avait déçu les journalistes de la Croisette. Depuis, le montage a été retravaillé, des scènes coupés, d’autres rajoutées et surtout la voix-off supprimée.

Sorti le 8 octobre, il est temps de confronter nos avis.

Un casting de choix

Après avoir refusé une première fois il y a quelques années, l’écrivain José Saramago (Prix Nobel de Littérature en 1998) a finalement accepté de céder les droits de son roman L’Aveuglement au cinéaste. L’adaptation qu’en a fait Fernando Meirelles nous offre une fable moderne qui propose une réflexion à la fois sur le handicap et sur la nature profonde de l’homme. Pour ce projet, il s’entoure de son ami et directeur de la photographie César Charlone, d’une équipe pluriethnique (nippo-canadienne) et de grands acteurs, de vraies personnalités qui portent à merveille ce long métrage : Julianne Moore, Mark Ruffalo, Gaël Garcia Bernal, Danny Glover et Alice Braga (vue dans « Je suis une légende » de Francis Lawrence avec Will Smith). Tous formidables et justes, ils se sont entrainés pendant des jours afin d’adopter la démarche d’un non-voyant.

Meirelles a engagé deux coachs, Christian Duurvoort et Barbara Willis Sweete, chargés d’apprendre aux comédiens à se déplacer comme des aveugles. “Il faut un minimum de huit heures pour enseigner une cécité récente convaincante” dit Duurvoort.

Les ateliers étaient constitués de deux sessions de quatre heures qui exploraient l'espace, les expériences sensorielles des odeurs et des sons, des exercices physiques individuels et collectifs. Les bandeaux sont retirés pour aller progressivement d'un jeu les yeux fermés un jeu les yeux ouverts. Les acteurs principaux pouvaient choisir de jouer avec des lentilles qui les rendaient aveugles, une solution souvent choisie pour les scènes intenses qui leur permettait de se concentrer sur leur jeu plutôt que sur leur cécité feinte.

Fernando Meirelles fut si impressionné par ces ateliers, qu’il insista pour que tout le monde le fasse, techniciens et responsables d'équipes. “Pour moi ”, dit Meirelles, “l'expérience la plus forte fut le son : ce qu’on entend, et comment cela modifie votre perception du monde alentour. Donc dans le film vous allez entendre mieux. Le son sera très net afin que les spectateurs prêtent attention au plus petit bruit.”

Le Pitch

Extrait du film

Un homme au volant de sa voiture devient subitement aveugle. L’épidémie se répand à une vitesse fulgurante et les premiers touchés sont mis en quarantaine dans un hôpital désaffecté. Peu à peu, l’humanité entière est victime de cette infection inexpliquée. Dans l’hôpital, seule la femme du médecin feint l’aveuglement pour suivre son mari et intègre donc les lieux réservés aux malades. Elle les aide dans un quotidien infect et finit par prendre la tête d’un mouvement de rébellion contre celui qui les humilie en exerçant un chantage. A l’extérieur comme à l’intérieur de l’hôpital, l’anarchie règne et la vie au sein de la communauté vire en guerre des clans.

Des personnages anonymes

Les protagonistes sont sans nom, comme dans le roman, matérialisant le processus de deshumanisation qui se met en marche. Les aveugles n’ont pas d’identité propre, n’existent pas. Leur vie ne vaut rien, l’humiliation est quotidienne jusqu'à qu’ils soient abattus et meurent dans l’indifférence. Certains contaminés vont reconstituer une famille à laquelle s’accrocher pour survivre dans cet enfer.

Dans n’importe quel film, on imaginerait la panique qui peut régner face à une situation si angoissante et soudaine, ou encore éprouver de la pitié pour ces survivants mais Fernando Meirelles nous impose une autre vision du handicap. Pas de compassion, pas de traitement de faveur pour ces nouveaux handicapés. Le réalisateur de « La Cité de Dieu » nous montre des scènes de vie effrayantes de vérité. Les personnages font face aux difficultés, inventent des astuces pour se déplacer, communiquer. Nous ne pouvons être qu’admiratifs de cette organisation et Meirelles ne nous laisse pas le temps de nous apitoyer.

Sa caméra déambule dans les espaces sombres, filme les corps qui errent comme des fantômes dans les couloirs insalubres du bâtiment. Meirelles filme avec une telle proximité ces personnages qu’il nous transporte littéralement dans son film et nous empêche de réaliser le recul habituel dont on a conscience au cinéma. Sa caméra frôle ces hommes et ces femmes, les suit, les écoute et nous montre au mieux leurs épreuves quotidiennes.

Le cinéaste ne juge pas ces hommes et femmes qui parfois se laissent aller, il n’explique pas la psychologie des personnages, ne justifie pas ses choix et se contente de monter la cruauté de l’âme humaine. C’est aussi une façon de faire confiance au spectateur et à son jugement, à son intelligence, en lui disant : « Je te donne des images, à toi de les interpréter comme bon te semble ». Le film suscite des interrogations, aussi bien sur l’évolution de notre monde que sur les mœurs de l’homme. Mais il ne donne jamais de réponse, il nous laisse tout notre libre-arbitre.

Dans la peau d’un aveugle

Meirelles nous propose une sorte d’initiation au handicap de la cécité par deux procédés.

D’abord, en utilisant la caméra subjective : nous sommes les yeux du personnage et nous voyons flou, seulement des ombres, des nuances de blanc se mouvant dans l’espace.

Cette expérience permet de comprendre temporairement le malaise et la crainte des protagonistes. Ensuite, il met en exergue la parole. Il filme des corps, des visages, des mains, la voix est hors champ. Parfois l’écran est recouvert de blanc, parfois plongé dans le noir. La parole, elle, continue d’exister hors du sens que peuvent lui donner les images.

Extrait du film

Meirelles cherche des moyens de détourner les images, de les déconstruire, en filmant souvent hors-cadre ; le spectateur se concentre sur la parole et surtout il comprend qu’il ne peut se fier à ce qu’il voit. Nous apprenons progressivement à compenser ce déficit de l’image pour privilégier le son, les mots.

Le temps et l’espace ne sont plus que des notions lointaines, aussi bien pour le médecin, sa femme et les autres, que pour nous spectateurs. Meirelles choisit de nous communiquer les mêmes informations pour pousser plus loin cette volonté d’identification.

Un aveuglement à double sens

Les humains sont aveuglés : non seulement par la maladie qui les empêche désormais de voir le monde, mais aussi et surtout par leurs sentiments. La femme du médecin, seul personnage qui voit encore, est celle qui est le plus aveuglée par cette situation. Elle ne comprend pas ce qui se passe sous ses yeux, ne remarque pas que son mari s’éloigne et que la situation lui échappe. Elle peut voir mais ne voit pas l’essentiel. Elle est trop occupée à être les yeux des autres pensionnaires, à se substituer à leur regard pour les aider. Mais elle se tue à ce rôle et en oublie la réalité, vit dans un cauchemar permanent où chaque jour elle répète les mêmes gestes. Ce n’est ni un manque de courage, ni la peur qui l’empêche d’agir plus tôt, mais cet aveuglement temporaire de ce qui se passe autour d’elle

La femme finit par émerger de son état de léthargie psychologique et assume les responsabilités qui lui incombent en raison de son état unique. Elle prend conscience des devoirs engendrés par le fait de voir.

La communauté dans l’hôpital

Blindness nous montre les aspects les plus odieux et les plus méprisants des humains et de la vie en communauté. Ces hommes et ces femmes se divisent rapidement lorsque l’un des leurs se proclame chef du « dortoir 3 ». A partir de ce moment, tout dégénère jusqu'à l’horreur, et l’avilissement des hommes est poussé jusque dans ses limites les plus inimaginables.

Meirelles ne nous épargne rien, ni la violence, ni les excréments, ni la douleur, et surtout pas la mort.

Extrait du film

Dans ce microcosme reconstitué émerge une solidarité malgré les épreuves. Guidés par une femme, qui elle seule peut voir, ils luttent chaque jour pour manger et survivre. Une descente aux enfers qui ne s’arrête jamais, nous plongeant toujours plus loin dans les bas fonds de l’âme humaine que l’on savait vile mais que l’on espérait ne jamais rencontrer.

La maladie comme révélateur des instincts enfouis de chacun

Cette épidémie met en lumière les ignominies dont l’homme est capable, le pire que chacun porte en soi. Ici, les rôles sont déroutants : le médecin, homme présenté comme bon et généreux, aimant, devient celui qui trompe, qui blesse, et devient une personne faible, lâche et incapable de défendre sa femme des mains sales de l’ennemi. A l’opposé, le roi du dortoir 3 est despotique, écœurant, violent. Ses manières sont choquantes et pourtant il arrive à prendre soin des siens, à les protéger.

Le film est résolument féministe : les seuls personnages qui montrent une force de caractère phénoménale et un courage sans faille sont les femmes. Elles font vivre les dortoirs en se sacrifiant, ne se plaignent pas, gardent la tête haute tandis que les hommes sont impuissants face à cette situation.

Une fiction pas si éloignée de la réalité...

Les personnages atteints du « mal blanc » sont laissés à l’abandon ; on leur refuse des soins, on rationne la nourriture, on les laisse se débrouiller sans aucun moyen. Le gouvernement dans le film affiche au départ une véritable inquiétude pour cette maladie qu’il tente de stopper. Par la suite, il devient incapable d’agir face à l’ampleur de la propagation .

Cela ne vous rappelle rien ? Cette situation semble extrême et bien loin de nos préoccupations… et malgré tout, n’est pas si étrangère du sort de certains pays du tiers-monde. Prenons l’exemple du Zimbabwe cette année, ou le pays a été littéralement abandonné à lui-même, entre guerre civile, violences, répressions et famine.

Ceci est un film, et pourtant.

L’oeuvre de Fernando Meirelles est oppressante, angoissante, les actions s’enchainent trop vite dès l’ouverture du film, le spectateur n’a pas le temps de respirer, il est pris corps et âme dans ce récit apocalyptique.

Blindness, que l’on aime ou pas, ne laisse pas insensible. Il est immoral et touchant, violent et bouleversant. A vous de juger !

www.blindness-lefilm.com (site officiel en français)

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