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Pierre Olivier Lambert - Le Cygne

Les sons se bousculent, les promeneurs du Jardin Public remplissent ses oreilles. Il entend le bruit des pages tournées par ce lecteur, assis sur le banc en face de lui. Tout le surprend sans cesse. Il vit dans un monde étrange, un monde aux sonorités accentuées, un monde rempli de musique.

C’est une belle journée d’automne. Le parc est bondé et le soleil distille une chaleur agréable. Sur la rue on entend le bruit des voitures. Le temps est suspendu, c’est un jour de promenade, un jour festif aussi car, au loin, le manège des enfants bat son plein.

Paul a perdu la vue il y a longtemps et désormais sa quête est celle de l’ouïe. Il a étudié le braille et en maîtrise parfaitement l’écriture. Il s’adonne à un voyeurisme des timbres du quotidien afin de les retranscrire dans ses manuscrits. Paul passe beaucoup de temps devant sa machine à écrire, parfois des nuits blanches, en écoutant la musique des Doors, ou les oeuvres de Chopin.

Il est assis, là, sur ce banc du parc, tentant de répondre à cette question brûlante, celle de savoir quelle va être sa prochaine source d’inspiration. Il cherche l’engouement de certains de ses sens qu’il a développé après avoir perdu sa capacité à distinguer l’apparence des choses. Grâce à ce handicap, il peut promener son esprit au-delà du réel et aller plus loin dans son éternelle envie de se détacher des couleurs et de la lumière. Il se lève, prend sa canne et marche un peu. Le décor auditif est somptueux, Paul s’enivre de tout ce qui bouge, tout ce qui confère à la scène une dimension pure et absolue. Il n’a aucune difficulté à se mouvoir dans les allées et il arbore un sourire satisfait. Il prend l’allée de droite, croise des gens qui courent, des gens qui passent juste pour passer, des gens pressés d’arriver au travail.

Paul s’éprend de tous les sons et se livre à son activité préférée : parvenir au trop plein d’émotions, vecteur incontournable de toute création artistique. Pourtant, Paul n’arrive pas à trouver cette inspiration qui lui manque pour rentrer chez lui et s’épuiser devant ses feuilles de papier. Il parcourt la pelouse et entend quelques étudiants parlant d’un prochain voyage à Barcelone. Il pense peut-être à un papier sur Gaudi, hésite, non, ce n’est pas suffisant, ça n’a pas de musicalité. L’espoir commence à se tarir, les sons sont de plus en plus sourds et, petit à petit, l’esprit de Paul tombe dans une confusion, dans un brouillard dépouillé, dans une brume des sens où tout s’estompe et disparaît. Il pense à la Bohème de Rimbaud, il se souvient d’un titre de Jim Morrison, mais il est perdu, seul dans cette cacophonie incessante.

Tout en marchant, Paul ressasse sa frustration. Aujourd’hui rien ne vient, rien ne va, pour le grand déplaisir de l’écrivain. Il s’assoit près du bassin, impuissant face à son esprit déconfit. La morosité s’installe, la nostalgie aussi. Paul se souvient des moments d’exaltation, des grands moments de création. Il sombre dans ses pérégrinations artistiques tout en écoutant son voisin d’en face, parlant à son petit garçon. Il lui décrit la démarche aquatique d’un cygne...

Paul remonte en arrière, refait le temps. Lui aussi avait été dans ce même parc avec son père. Lui aussi, jeune, était tombé en admiration devant ce fier oiseau. Il se rappelle sa blancheur, son allure… C’était juste avant de perdre la vue...

Tout en écoutant le discours du père, Paul se rend compte qu’il n’a jamais écrit sur cette image, sur ce souvenir. Il entre dans un état de curiosité extrême, réfute le présent pour fondre dans le passé… Un véritable carrousel s’immisce dans son esprit, les idées fusent, l’envie se fait intense. Il quitte le parc et rentre chez lui, prend sa machine à écrire. Il travaille toute la nuit, passe le matin à retoucher les mots, les phrases, les rythmiques. Et enfin, à la fin de la journée...

Le Cygne

Ô cygne, fin navire, jouant les arpèges des flots
Ta voilure de diamant enlace l’aurore dans des tons
D’albâtre. Et, tel un diadème voguant sur l’eau
Tu animes, par ta blancheur, les premiers rayons

Seul sur l’ivresse d’un étang lissé par l’azur
Tu sais les mythes lactescents de l’immobile célérité
Et des berges, éperdus, on rend hommage à tes parures
Qui colorent ton reflet de musicales virtuosités

Et de ton sillage des grandes symphonies ont été érigées
Luxuriantes et ascensionnelles elles ont pour thème
La grâce. Orfèvrerie mouvante et envoûtements dirigés
Sont les composantes de ton absolutisme suprême

Tu resteras à jamais le prince des écumants volatiles
Et l’insondable neige sera toujours ton manteau
Des tes plumes naîtront des métaphysiques subtiles
De tes attitudes seront confectionnés des joyaux