Esref Armagan, peintre aveugle
À Ankara, en Turquie vit un des peintres les plus atypiques de notre époque : Esref Armagan, un artiste né sans ses yeux, capable de bien mieux dessiner qu’une personne valide, incluant ombres et perspectives. Un personnage remarquable et remarqué, analysé, scanné par les médecins, chercheurs et scientifiques.
L’art est un sujet complexe. Difficile à définir, compliqué à analyser, amateurs, théoriciens et historiens se précipitent en spectateurs agités de curiosité pour le contempler. Théâtre d’une vie qui s’exprime, s’assume, mais aussi s’expose, son exercice varie largement selon les âges et les lieux. L’intérêt qu’il suscite et la portée dont il dispose dépendent de la stimulation sensorielle qu’il génère. Car une chose est certaine, l’art interpelle ! Emmuré par une censure aux cloisons moins rigides qu’auparavant, mais face à un patrimoine culturel qui s’individualise de façon récurrente, il a même vu son champ d’activités se multiplier. Désormais, place à la nouveauté, la surprise, l’alternatif ! En musique comme en peinture, pas évident de trouver sa place sur une scène intensément peuplée où talent et originalité sont les valeurs de fond. La posture bancale de l’art de notre époque fait naître le doute. Si le particularisme en fonds de commerce est plausible, comment ne pas soupçonner ces artistes venus d’ailleurs ou pourvus de talents inédits ? Telle est l’histoire d’Esref Armagan, peintre turc n’ayant jamais vu la lumière.
« Qui peut dire que je suis aveugle ? »
Esref commence à peindre dès l’âge de 6 ans, sur de modestes pièces de carton disséminées dans l’atelier de son père. Un simple crayon pour gribouiller, loin des huiles colorées qu’il apprit plus tard à manipuler. Il n’a qu’un but, découvrir, mieux comprendre le monde. Curieux, il discute pour connaître, touche pour sentir, s’imbibe pour se rendre compte des formes, des couleurs, de la lumières et son reflet. Et lorsqu’il se penche sur le papier, le trait augmenté est son allié. Le gras l’aide à visualiser l’image, à se projeter sur sa réalisation. L’acrylique qu’il a découverte il y a une dizaine d’années, n’a rien changé à son mode de fonctionnement. Ce qu’Esref ne touche pas ou dont il n’a jamais parlé, il ne peut le retranscrire correctement. Mais l’exactitude avec laquelle il reproduit le relief, la distance et la perspective est inédite chez un aveugle. Elle surprend voyants et non-voyants. « Qui peut dire que je suis aveugle ? Je peux voir plus de choses avec mes doigts que certaines personnes valides avec leurs yeux », ironise-t-il. Ses peintures sont faites de contrastes, de variations de couleurs, pleines d’informations visuelles étonnantes. Méticuleux, il place toujours ses peintures dans le même ordre pour ne recevoir aucune aide dans son travail. Plaisir et fierté d’afficher au grand jour une connaissance de l’environnement qu’il s’est patiemment façonnée seul.
Un artiste de laboratoire
Un tel talent laisse perplexe. Mais l’artiste n’a rien à cacher et répond avec intérêt aux sollicitations des chercheurs. Cela constitue son plaidoyer face à la critique, aux remises en question. Et lorsqu’il se présente à Boston à la demande des chercheurs d’Harvard, il reste stoïque et dessine studieusement tandis que ceux-ci scannent les activités de son cerveau. Le résultat est frappant. Des régions de son cerveau qui ne devraient avoir aucune activité en raison de son handicap visuel réagissent de façon extraordinaire. La partie visuelle du cerveau est stimulée. Sa réaction lui permet de visualiser l’image et la perspective, de comprendre l’espace. Une nouvelle question se pose alors. Si Esref est capable de percevoir l’espace comme un valide, quel impact a l’activité cérébrale sur la perception des choses ?
Sceptique, le Docteur John Kennedy, psychologue de la perception à l’université de Toronto, lui lance un défi de taille à Florence, en Italie. Ville toscane bien particulière puisqu’elle fut la résidence de Filippo Brunelleschi, fondateur de l’architecture de style Renaissance et instigateur de la perspective classique. Le but : reproduire à la manière de l’architecte, une face d’un de ses édifices. Au sol, le bâtiment dessine un hexagone. De loin on ne distingue que trois murs de la façade. Esref en fait le tour, touche, puis revient s’asseoir. Il caresse sa feuille de papier, prend ses marques en somme. Puis il pose son crayon, joint étrangement ses mains, et la magie opère. Ensuite ce n’est plus uniquement la mine circonspecte de John Kennedy qui s’ébahit devant l’artiste, mais une foule admirative qui bouleversée, contemple l’improbable scène. 600 ans après, un non-voyant était en train de reproduire le travail d’un des plus grands artistes de la Renaissance.
En émetteur d’espoir
Les désirs d’Esref ne se limitent pas à ces exhibitions sur commande. Impressionnantes certes, mais éloignées du grand public. Si c’est avec elles qu’il a acquis sa légitimité, son goût du travail et ses envies d’échanges lui ont fait parcourir l’Europe. « Je veux être reconnu pour mon art et le fait que j’ai su comprendre mon environnement avec mes doigts. » Et quand la bête de foire se mue en artiste, l’assemblée reste sans voix. Défiant la cécité, de toile en toile, l’artiste écrit son histoire. Outrepassant les lois de la nature, d’œuvre en œuvre, il se présente comme un éclaireur. Une énigme pour le commun voyant, une lumière d’espoir pour les non- et malvoyants.
N'hésitez pas à consulter quelques oeuvres de l'artiste (au format PDF)
Ludovic Lacroix



