Un homme de droit
La cécité, quoi qu’on en dise, demeure un tabou. On n’ose pas demander à un aveugle comment il gère son quotidien, son travail ; on redoute que la démarche soit mal comprise. Philippe Mozas s’est généreusement prêté au jeu de l’interview pour nous parler sans complexe de la façon dont il gère sa vie de tous les jours, notamment par rapport à son métier d’enseignant.
À 43 ans, Philippe Mozas, juriste, est maître de conférences à l’Université Montesquieu-Bordeaux IV. Myope dès l’enfance, sa vue s’est dégradée progressivement jusqu’à se stabiliser en 1995. À cette période, il adhère à l’UNADEV afin de trouver des loisirs adaptés, et entreprend des recherches sur les droits des personnes malvoyantes.
En 2001, suite à un accident domestique, il devient aveugle et dès lors se pose un problème : comment adapter sa vie quotidienne ? Philippe Mozas nous explique son mot d’ordre : l’organisation. « J'ai dû suivre des cours de braille, d'informatique adaptée et de locomotion, dispensés par le GIHP Aquitaine. J'ai repris mon travail en janvier 2002. Mon emploi du temps a été réorganisé. Ainsi, je ne vais plus faire mes courses quand je le veux, j'ai des heures déterminées auxquelles vient mon auxiliaire de vie. Je dois aussi l'aménager en fonction des disponibilités de l’assistante universitaire qui s'occupe de moi et des étudiants handicapés de l'Université. »
Et l’entourage dans tout ça ?
Que ce soit dans le cercle familial, amical ou professionnel, les choses changent. Avec ses amis, bien que la perception de la malvoyance soit ambiguë selon ses dires, Philippe Mozas avoue être plus décontracté à l’idée de leur demander un service, sans jamais abuser. À l’Université, une assistante est à sa disposition, qui l’aide aussi bien dans ses déplacements que dans son travail : lire des copies, effectuer des recherches… Il reconnaît que les avancées technologiques ont largement facilité son adaptation : il travaille en braille et utilise des outils informatiques spécifiques.
Sans oublier les étudiants, avec qui les rapports ont évolué. « J'ai modifié ma manière de dispenser mes cours. J'aimais être debout et circuler parmi les étudiants. Je suis désormais toujours assis, en chaire ou au bureau. Pour le reste, je ne trouve pas de changement. Ils sont parfois étonnés parce que je perçois des attitudes qu'ils croient inaperçues. Notamment, j'entends très bien leurs chuchotements. »
L’enseignant habite avec sa compagne, elle aussi aveugle. Il nous confie avoir des loisirs « normaux » : il aime écouter de la musique, lire et faire la cuisine. Certains ne cachent pas leur surprise lorsqu’il dit cuisiner au feu de bois ou bricoler. Des occupations qui n’ont rien de bien original pour lui, et que beaucoup d’aveugles pratiquent.
L’avis critique du professeur
Bilan positif pour l'Université de Bordeaux IV, bien équipée pour accueillir et permettre de bien travailler quel que soit le handicap. Le campus propose des outils adaptés pour les aveugles : des logiciels disponibles sur deux sites et un service d’imprimerie qui peut numériser des ouvrages. En revanche, gros bémol sur l’administration. M. Mozas regrette la lourdeur des démarches lorsqu’une personne handicapée demande une aide… et doit sans cesse prouver son handicap. « Un jour un employé d'un centre communal d'action sociale nous a rétorqué : vous savez, plus il y a de papiers, mieux ça vaut. Tout est dit ! »
Suzy Couchot



