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L'INFORMATION, sous-menu :

À travers elle

Je connais ce clavier par coeur. À chaque mot que j’écris me répond un son. À chaque ami internaute de plus, un bisou virtuel claque sur mon écran comme un caillou sur une vitre.

Je fais partie de la génération virtuelle. Celle qui, lorsqu’elle se lève, se dirige droit vers son ordinateur pour vérifier ses mails avant même d’avoir les yeux complètement décollés.

C’est un outil rapide, fascinant et dont on devient facilement dépendant.

Je me présente : Cécile, 18 ans, brune, 1m60, rigolote, gourmande et aveugle.

Voilà mon profil sur mon blog.

Il surprend, je sais. Je ne mesure qu’un mètre soixante… finie la carrière de mannequin.

Enfin, voilà pour le trait d’humour. Ce qui choque évidemment c’est « aveugle », en tout dernier de ma liste, comme s’il s’agissait d’un trait de caractère ou d’une particularité vestimentaire. On attendrait à la place quelque chose comme « rigolote, gourmande et à la curiosité d’une fouine » ou encore « au look baba cool trash… » Oui, je suis comme ça aussi.

Je suis aveugle depuis que j’ai douze ans, suite à une infection attrapée à l’hôpital où j’ai séjourné une semaine pour une simple opération de l’appendicite.

J’ai cru que ma vie s’était arrêtée là. Je n’étais plus rien. Je n’étais plus personne.

Julia, ma soeur jumelle, est devenue subitement mes yeux, mes mains, mon image.

Je me suis reposée sur elle comme si elle était mon dernier espoir d’exister. Je lui ai donné la responsabilité de ma vie. Je vis à travers elle depuis mon adolescence.

Julia est timide et casanière. Elle est mon opposée mais elle a mon corps. Ce corps que je ne vois plus, ce corps que je ne verrai pas vêtu d’une superbe robe de bal ; ce bal que j’attends depuis si longtemps.

Il y a quelques jours, nous avons fêté Julia et moi, notre dix-huitième anniversaire.

Nous étions superbes paraît-il, la fraîcheur de la jeunesse, dans deux superbes robes identiques. Je lui ai demandé de les choisir telles que je les avais imaginées. J’ai également insisté pour que nos coiffures soient parfaites. Elle s’est emparée de cette mission et l’a menée à bien encore une fois.

Cependant, le soir venu, dans son lit, je l’ai entendue pleurer. Pourquoi ? Il ne fallait pas. Elle ne pouvait pas. De quel droit ?

C’est moi qui suis aveugle. C’est moi qui devrais pleurer, tous les soirs, dans mon lit.

Elle ne se rend pas compte de la chance qu’elle a ? Elle ne voit donc pas à quel point c’est cruel, jour après jour, de vivre auprès d’une copie de moi-même mais voyante !

Soudain, je me rends compte que j’éprouve une joie vengeresse de voir ma soeur souffrir. Je n’ai même pas besoin de savoir pourquoi elle pleure. C’est terrible. Je ne peux pas réagir comme ça.

Mais je la laisse pleurer et je m’endors. Le lendemain matin, je tente de comprendre ce qui a bien pu causer sa tristesse. Je tente alors une approche maladroite.

« Julia, c’était quoi le souci hier, tu retrouvais pas tes boucles d’oreilles ? »

C’était idiot et méchant, mais je l’ai dit, et elle m’a répondu.

« Ouais, c’est ça, t’as raison, les boucles d’oreilles. »

Puis elle s’est tue et s’en est retournée dans sa chambre.

Je n’ai pas cherché plus loin. Elle ne pouvait pas vraiment souffrir. C’était juste des petits soucis de voyants.

Un mois plus tard, au petit matin, mes parents se sont levés tôt pour faire une surprise à Julia : petit-déjeuner au lit pour la lauréate du baccalauréat mention très bien !

À pas de loups, ils entrent, déposent le plateau sur sa table de nuit et tentent de la réveiller doucement. Elle ne se réveille pas. Ils parlent alors plus fort et la secouent un peu plus. Elle ne se réveille toujours pas.

Moi, à deux mètres de son lit, j’ai perçu l’angoisse qui régnait soudain dans la pièce.

Ma mère s’est mise à crier. Mon père a appelé l’ambulance.

Julia a tenté de se suicider. Une boîte de cachets à moitié vide jonchait encore le sol.

Je n’ai rien vu venir.

Transférée aux urgences, elle a échappé de près à la mort, d’après les médecins.

Elle n’allait pas bien du tout et moi j’ironisais sur son pauvre sort de voyante. Ses pleurs étaient un appel à l’aide et ils m’ont fait sourire.

Julia, le pilier sur lequel je m’appuie depuis si longtemps, vient de s’écrouler.

Après quelques séances de psychothérapie, elle a fini par nous avouer qu’elle n’en pouvait plus de devoir exister à ma place en plus de la sienne. C’était trop dur mais elle ne se sentait pas le droit de se plaindre.

J’ai soudain l’impression d’avoir douze ans.

Je viens d’apprendre que je ne verrai plus jamais. Mon souffle est coupé et mes jambes sans vie.

Julia m’a confié, peu après sa sortie de l’hôpital, qu’elle m’avait toujours admirée, que c’était moi la plus forte des deux. Elle a ajouté qu’elle était désolée de ne pas pouvoir tout porter sur ses épaules.

Alors, j’ai compris

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Je me présente : 18 ans, brune, 1m60, rigolote, gourmande et prête à découvrir le monde.

Le déclic a été brutal mais nécessaire.

Il est désormais temps que je m’assume telle que je suis. Je ne veux plus utiliser Julia comme un substitut à ma propre vie. Je ne veux plus refaire le monde derrière un écran d’ordinateur.

Il est temps pour moi de m’approprier ce monde qui m’effraie.

Agnès Imbert

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