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Veni, non vidi, sed vici

Elle avait toujours su ce qui se passerait. Dès le début, on lui avait dit, clairement. Et même, elle avait bien vu, alors. Elles les avaient vues, ses rétines claires, trop claires, si claires qu’elles en étaient trop fragiles. Elle savait bien qu’un jour, elles ne pourraient plus supporter la lumière qui les envahissait, dévorant chaque fois un peu plus le peu de couleur encore présent au fond de ses pupilles...

Ils lui avaient dit qu’elle allait souffrir. Oh, pas physiquement bien sûr, elle ne le sentirait pas... Elle ne pourrait que constater les dégâts, petit à petit. Et c’était justement pour ça qu’elle allait souffrir. Pas physiquement mais moralement. Psychologiquement. C’est dur de voir son monde perdre sa lumière et se troubler de jour en jour, sans pouvoir agir.

Il n’y avait rien à faire, personne à blâmer. Ce n’était pas sa faute, elle n’avait rien fait de mal, c’est juste comme ça. Comme ça... Alors, c’était comme ça qu’elle avait appris à vivre. Elle savait qu’un jour viendrait, où elle se réveillerait dans le noir. Pour cela, elle avait appris à faire sa vie en enregistrant tout, tout ce qu’elle pouvait dans son esprit. Elle tentait bien sûr de repousser au maximum ce jour douloureux, mais sans pour autant s’empêcher de faire quoi que ce fût, juste en prenant des précautions suffisantes. Elle apprit tout ce qu’elle put, ajoutant à son alphabet de tous les jours un autre alphabet qu’elle utiliserait plus tard, après...

Elle nourrissait de grandes ambitions, eux cherchaient à la dissuader. Ils étaient sûrs qu’elle ne pourrait y arriver, que sa condition ne lui permettrait pas. Mais elle ne l’écoutait pas. Elle continua, dans un combat continu contre la nature de ses yeux. Elle apprit les langues, elle apprit la flûte, elle apprit la vie. Elle put avancer loin dans son cursus. Ils ne pensaient pas qu’elle irait aussi loin. Mais elle, elle savait qu’elle réussirait. Que ce serait pour cela qu’elle vivrait.

Et puis un jour, ce qui devait arriver arriva.

Elle avait passé tout son concours, sauf une partie, juste une. Un simple oral. Mais en se levant ce matin-là pour préparer, elle ne put rien faire. Ses yeux étaient ouverts mais plus aucune lumière ne les traversait. Elle tentait de voir mais aucune image ne monta à son esprit. Alors, elle se rassit sur son lit, et pleura. Elle était arrivée si loin... et retombait si vite.

Elle s’était préparée à ce moment, mais dans des instants pareils, même en s’y étant préparé, comment ne pas se sentir désemparé, comment ne pas regretter de n’avoir pas observé plus attentivement tout ce qui l’entourait hier encore, car aujourd’hui il n’y aurait plus rien ? En proie au désespoir, elle tenta de repousser le cruel néant de ce nouveau monde noir. Elle fit alors appel à sa mémoire. Et les dernières choses qu’elle avait vues lui revinrent en tête. Son chez elle, toutes les petites choses qu’elle aimait, sa famille qui l’avait encouragée dans ses choix malgré les avis des médecins... Tout ce qui l’avait fait vivre jusque là – autant de choses qui continueraient à la faire vivre. Elle réfléchit à son parcours, sans avoir aucune idée de l’heure qu’il pouvait être. Et même si elle ne voyait pas la réalité face à elle, elle put revoir tout ce qu’elle avait mémorisé au fond d’elle. Elle put revoir tout ce qu’elle avait fait pour réussir. Il n’était pas question qu’elle s’arrête là. Elle avait appris à vivre chaque instant, elle était très loin, ce n’était pas pour s’arrêter, pas maintenant. Yeux ou pas, elle le ferait et elle réussirait. Comme elle avait toujours fait. Elle chaussa ses lunettes de soleil et sortit de la pièce. Elle connaissait chaque coin, chaque détail. Sa mémoire reconstruisait les images pour elle. Elle repoussait le noir qui tentait de l’envahir.

Ce fut sa mère qui l’accueillit et l’accompagna. Elle ne lui dit pas. Elle passa son oral sans papier, sans crayon. Sans rien dire à l’examinateur, se contentant d’ôter ses lunettes de soleil quand il lui fit remarquer son impolitesse. À ce moment-là, même sans connaître la tête de l’homme en face d’elle, sa mémoire put synthétiser son visage. Elle la connaissait si bien, cette expression de surprise mêlée à une légère crainte ou un dégoût lorsqu’elle découvrait ses yeux d’un bleu si clair désormais presque blanc, où les pupilles se voient à peine.

Elle passa son oral sans se plaindre. Du mieux qu’elle put, en rassemblant toutes ses connaissances, malgré son manque de préparation. Puis resta chez elle, enfermée, de crainte que quelqu’un puisse s’apercevoir de la vérité. Son entourage ne chercha pas à la brusquer ; ils mirent cela sur le compte de l’angoisse, de l’attente insupportable. Et ce ne fut qu’au moment où elle fut certaine d’avoir été reçue qu’elle leur dit enfin.

Elle ne voyait pas, non. Mais elle avait été reçue, et rien ne pourrait l’empêcher de continuer dans la voie qu’elle avait toujours visée. Elle y avait cru, elle s’était battue, elle n’avait pas renoncé. Elle avait su vaincre dans le noir.

Aujourd’hui, elle continue sa vie. La technologie lui permet de poursuivre sa voie, sauf qu’elle se sert désormais de l’alphabet qu’elle avait appris en plus de celui qu’elle utilisait toujours, avant. De temps en temps, elle joue encore de la flûte, ses doigts trouvant seuls les emplacements de l’instrument qu’elle connaît par cœur. Elle ne peut plus lire les partitions, alors elle improvise. Elle aime bien, son entourage aussi. Elle n’est pas mauvaise musicienne. Elle n’aura peut-être jamais de conjoint. Elle ne sait pas encore si elle pourrait se lier avec quelqu’un qui devra toujours l’aider... Mais ce n’est pas grave : elle est encore jeune ; sa vie peut évoluer, et sa famille l’aime pour quatre. C’est sa sœur, qui travaille au même endroit qu’elle, qui la guide et la conduit dans les couloirs.

Aujourd’hui, elle doit avoir un peu moins de trente ans. Et c’est devant une classe d’une trentaine d’élèves d’à peine dix ans de moins qu’elle, qu’elle continue de faire sa vie et peut vivre son rêve. Elle ne verra jamais leurs visages, elle ne connaîtra que leurs voix. Elle ne saura sûrement jamais que nombreux sont ceux qui trichent pendant ses cours, répondant présents à l’appel avant de partir sans qu’elle puisse les voir. Ou peut-être qu’elle en est parfaitement consciente, mais a fini par se résigner. Ce n’est pas pour faire la police qu’elle est là, au fond. Son cours n’est peut-être pas aussi vivant que les autres, car elle doit rester assise devant son ordinateur, ce qui est peu courant. Mais ça ne l’empêche pas de sourire ni de plaisanter avec les élèves.

Et bien plus qu’un cours d’anglais, c’est une vraie leçon de vie que je reçois, simple étudiant, à travers le regard aveugle de cette jeune prof, pas très grande, facile à berner, mais heureuse d’être où elle est et fière de pouvoir envers et contre tout faire partager sa passion, quand je suis chaque semaine assis face à elle, fasciné par ses yeux vides et pourtant si brillants, à tenter d’imaginer quelle pourrait être son histoire, à quoi pourrait ressembler sa vie. Qu’importe si cette histoire que je lui attribue n’est pas la sienne ; ou si l’image que j’ai d’elle est un peu erronée. La leçon reste la même, aussi forte, aussi marquante.

Beaucoup de gens sont dans le noir le plus complet alors que la lumière les entoure encore. Mais pour elle, il n’y a plus de lumière, et pourtant elle n’est, ni ne sera jamais plus, dans le noir. Parce qu’elle a enregistré dans sa mémoire et son imagination qui lui construisent le monde où elle vit. Et la nuit, dans ses rêves, son esprit synthétise de nouveaux paysages, de nouveaux objets que son imagination s’amuse à remplacer dans son monde invisible de la journée.

Non, elle ne serait jamais dans le noir. Parce que le jour où le noir s’était imposé à elle, elle avait su le repousser.

Elle était venue, elle n’avait pas vu... mais elle avait vaincu.

Elody Tachet