Ecoute-moi quand je te parle
La remplaçante est entrée dans la salle, a tracé en silence six – sept mots au tableau blanc, et débuté son cours pile à l’instant où Monsieur Verseau s’était arrêté avant son congé maladie : les faillites et banqueroutes. Puis, après avoir consulté un registre, elle m’a demandé le devoir que je devais remettre à son prédécesseur, en théorie aujourd’hui.
- Volontiers Madame, mais pas aujourd’hui : pour moi, on dit àlanuitd’hui.
Les copains sont habitués mais ça les fait pouffer quand même ; je les entends derrière moi qui gloussent, la majorité discrètement, quelques-uns carrément.
Ce sont surtout les débuts, les approches qui me plaisent : je hume, palpe la confusion, ausculte la gêne voire la répulsion avant que le vernis de la civilisation, de l’honnête et prévisible compassion recouvre le malaise à l’étouffer. Les réactions sont encore brutes de décoffrage, tu les vois arriver et tu savoures – parfaitement, tu le vois.
Alors j’en rajoute un peu, forcément. Pour ça, le coup du « àlanuitd’hui » reste un de mes classiques. Est-ce de la provocation ? Si on veut. Mais il faut bien faire bouger ton vis-à-vis, sinon comment veux-tu le comprendre, le tester si tu ne vois pas son sourire, ses yeux qui se plissent, les imperceptibles expressions qui rident ses pommettes, si tu ne vois pas les nuances, les indices que son corps apporte à sa parole ; comment parler à un voyant quand toi-même ne l’es pas ?
Grâce aux perceptions décuplées du pauvre naveugle qui blablabla développe formi-gnangnan-dablement ses autres sens, je sais qu’elle descend de l’estrade, marche vers moi, qu’elle se parfume avec une essence aux tons vétiver, porte un tissu ample, et progresse maintenant dans l’axe du rayon de soleil qui à cette heure, traverse la salle de part en part. Ça doit être joli, sur sa robe jaune paille. Non, pour la couleur, je plaisante. Mais la robe, sûr : je l’ai entendue voleter tout en légère viscose ou cotonnade aérienne sur ses jambes.
Je lui tends, bras dans l’alignement des épaules et pile au moment où elle arrive à droite de ma table, le pensum de comptabilité analytique – extrait sans hésiter du troisième volet de ma sacoche – finalisé jusqu’à son alinéa depuis deux jours.
- Merci, jeune homme. Je verrai ça à la maison tranquillement.
- Vous le verrez, dites-vous ?
Les élèves rient autour mais en mode discret, retenu. Jeanne, derrière moi sur la droite, cette fois ne nous sort pas son hennissement de jument hystérique, son fabuleux bon rire qui entraîne toujours celui de la classe tellement il est incongru, jaillissant, fracassant, d’une poitrine pourtant bien menue.
- Parfaitement, je le verrai, au sens de : je l’étudierai. Et regardez-moi quand je vous parle.
Jeanne a doucement émis un petit rire flûté parfaitement hors de propos, et totalement décalé par rapport à ses tonitruants éclats. D’ailleurs, Hervé non plus ne suit pas. Assis à ma gauche comme à l’accoutumée, il n’a même pas bronché alors que d’habitude, il ponctue toutes mes saillies de ses retentissantes claques de joie sur la table. Cette fois, rien.
Ordinairement, je suis plutôt à l’origine des perturbations, certes toujours à la limite du souk et du bon goût ; mais « je fais ce que je veux, j’ai pas mes yeux ». Ce matin, le trouble naît mais je le constate, sans y être pour rien.
Il est diffus dans l’air, dans le rayon de soleil froid qui traverse la classe ; il est calme, serein presque et vibrant doucement, insidieux mais sobrement là. Je le sens, éthéré et spectral, s’appesantir mollement sur les chaises et les tables, enrobant indolent le tableau, frôlant les chevelures des humains pour se glisser sur les tables, se défiler entre les trousses, ramper sur les plinthes autour de la classe, puis se lover subreptice autour des pieds des meubles, me caresser le front en ombre indifférente pour enfin s’étaler languide sur les carreaux frais, épousant en brume ouatée les contours des chevilles des vivants.
Bref, y’a un truc qui coince.
Les élèves, sans qu’ils le sachent – moi je sais – respirent moins fort. C’est un lent souffle d’attente partagée, pas d’effroi, pas même d’inquiétude. De l’attente, de la curiosité. Les deux mêlées, comme une calme définition chuintée du suspense scolaire.
La remplaçante reprend sa phrase.
- Je fais l’effort de venir jusqu’à vous pour vous prendre votre devoir des mains, en retour daignez tourner la tête vers moi quand je vous parle : vous êtes aveugle, pas paralysé du cou.
Elle m’a parlé aimablement, sans inflexions autoritaires ; c’est posé comme axiome de géométrie, doux à l’oreille, et ne souffre pas la contradiction. Voix jeune pourtant, de bonnes modulations, le volume à peine poussé mais de la belle voix ; elle doit porter sa tête droite, avoir un torse bien proportionné, peut-être même de jolis seins.
Elle est à cinquante centimètres, si je tends la main je peux même lui toucher une cuisse, si jamais j’essaie. Mais je l’ai bien entendue : j’essaie pas. C’est vite vu.
Elle saisit mon devoir, m’adresse un merci équilibré, deux syllabes fermes et gentilles, je dirais... roses. Praline, des syllabes praline, voilà. Et puis elle s’en retourne, en bouffée discrète d’un reflet naturel de sueur cannelle sous le vétiver, vers son estrade de bois résonant, gong sec improvisé sous ses petits talons durs.
Ah, ça change de Monsieur Verseau et de ses préoccupations oratoires, de sa hantise de heurter le petit infirme en prononçant un mot de travers ! À vingt-deux ans, c’est la première fois qu’un prof me houspille d’entrée de jeu, et il faut que ce soit une jeunette à voix rose. Il va falloir remettre les pendules à l’heure vite fait !
- Madame ?
- Oui, jeune homme ?
- Madame, je suis dans cette école depuis un an maintenant, et j’ai tenu à ce que mon handicap ne soit pas pris en considération. Je suis sorti par la grande porte de l’Institut pour Jeunes Aveugles, j’ai voulu être un élève comme les autres, et ça prend du temps mais j’y arrive, parce que j’ai décidé, c’est comme ça et pas autrement. Seulement, vous avez vu que...
- Oui, j’ai vu, je ne vois que ça et vous commencez à m’ennuyer.
- Pardon !?
Normalement les potes auraient dû gueuler avec moi, prendre ma défense, monter la barricade autour du fortin, déployer les chevaux-de-frise devant la tranchée, en fiers fantassins regroupés autour de ma canne dressée, blanche comme un panache ! Là, rien, pas un mot.
Traîtres. Elle doit être vraiment belle.
- Oui, jeune homme. Vous avez tenu à suivre une scolarité normale ? Fort bien. J’ai consulté votre dossier : chapeau, vous vous en sortez plutôt bien. Mais il est noté en marge que vous jouez un peu trop à l’aveugle de service, de temps en temps. Alors je vais faire simple, car le programme a pris une semaine de retard et on ne va pas y passer le semestre. Avec moi, choisissez, et vite. Vous serez soit un aveugle qui joue à l’étudiant, soit un étudiant – au passage, aveugle.
Les autres l’écoutent et pas un, pas une pour l’interrompre ! Pour les mecs, je comprends, elle doit être fichtrement jolie puisque moi, je le vois d’ici. Oui, je le vois parfaitement. Mais les filles, mon amical trio, Clémentine, Jeanne, Elizabeth, mes trois anges-gardiens, mes labradors à soutien-gorge ? Pas un mot, rien ! C’est quoi son truc, à la nouvelle, pour bâillonner mes teigneuses adorées ?
- Vous m’entendez, jeune homme ? Vos tympans fonctionnent, eux ?
Et en plus elle les fait rire ! Mais oui, ils, elles, tous se marrent ! Lâcheurs, traîtresses ! Une jeunesse dans une robe décolletée (je suis sûr qu’elle est décolletée, pas possible autrement), et plus personne avec moi. Ah, je les retiens, les potes ! Faux-jetons ! Déserteurs !
- Mes oreilles vont bien, Madame. Je serai donc : en colonne Débit, étudiant à 100% ; et en Crédit, aveugle au même pourcentage, mais écrit plus petit. Le bilan est équilibré, et je ne vous avais pas attendue pour...
- Fort bien ! Je perds un aveugle, et je gagne un étudiant. Ces bases étant posées, reprenons le cours où je l’ai interrompu, à savoir au moment passionnant entre tous où le plan comptable peut devenir un piège pour ses utilisateurs, dès lors que le syndic de faillite a entamé...
Comme un Annapurna à gravir au soleil rougeoyant, sans peur, sans yeux et sans guide, j’ai aujourd’hui – oh oui, aujourd’hui – mon unique défi pour la vie, irréaliste ô combien mais définitif, exquis, coruscant, et pour tout dire : praline.
De surcroît, Clémentine, candide, disperse en vent coulis les ultimes particules adolescentes de mon personnage passé ; elle me lit en chuchotis les mots que la remplaçante avait inscrits au tableau à son arrivée, cet effluve subtil de feutre délébile, furtif et majuscule :
MADEMOISELLE MYLÈNE JUILLET – PROFESSEUR DE COMPTABILITÉ – SOURDE
Mylène de vétiver, cannelle et paille, je t’aime. Et tu ne le sais pas encore, mais tu m’aimeras.
Mylène, nous nous aimons, tu m’entends ?!
Tu ne me crois pas ? Tu vas voir !
Robert Serge
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