L'amour aveugle
Quelle heure est-il ? Je ne sais pas, il fait noir. Je n'entends pas les oiseaux. C'est la nuit. Il fait toujours nuit. La lumière du jour, je ne m'en souviens plus, de quelle couleur est-elle déjà ? Blanche, orange, jaune ? Hier, les paysages se paraient de nuances infinies. J'en ai un vague souvenir, si loin, il danse dans ma tête, comme une valse éloignée encore imprégnée en moi. Le silence, je l'entends, il y a toujours du bruit, le froissement d'un drap, une voiture qui passe, un insecte qui vole, une musique lointaine, un couple qui se dispute, un hibou, une souris, le souffle de ma respiration, les sons émis par mon estomac quand il digère... Le silence est un ensemble de bruits. Je les entends tous désormais. Il n'y a plus de silence. Je suis aveugle, je ressens tout, union fusionnelle avec mon corps, je ne fais plus qu'un avec lui. J'ai appris à l'écouter, à le toucher, à le sentir.
Je ne sais pas pourquoi je me suis levé cette nuit-là. Speedy, mon fidèle chien, m'a accompagné jusqu'à la cuisine. J'ai faim. J'allume la lumière. Ne riez pas, je le fais toujours. Pourquoi ? Je l'ignore. J'ai envie de faire comme tout le monde sans doute. Chez moi j'arrive très facilement à m'orienter, les pièces sont aérées, les portes sont toujours ouvertes. Je sais où sont les meubles et rien ne change de place. Je vis seul avec mon labrador. Je me suis habitué à ne rien voir. Quand je me sens perdu – ça m'arrive parfois, surtout la nuit après avoir fait un mauvais rêve – je me lève et m'oriente en effleurant les murs avec mes doigts. C'est une sensation agréable. J'embrasse les murs avec mes mains. Je les palpe, de légers picotements traversent ma paume. J'aime ça.
J'ai pris une bière, il en restait trois dans le frigo, je les avais comptées, je sais toujours combien il reste de bouteilles dans mon frigo. C'est machinal, je le sais. Le bouchon se dévisse, c'est plus pratique, ça m'évite de prendre un décapsuleur. J'ai aussi pris un petit morceau de fromage qui se trouvait dans le troisième compartiment en bas à gauche. J'ai tout posé sur la table. Je me suis assis et j'ai mangé. Je me sens seul. Je mastique mon bout de gruyère avec automatisme. Je n'aime pas, ça pique la langue. Très souvent j'ai des aphtes. Je ne les soigne pas. J'ai mal. Je souffre en silence. Je ne suis pas muet pourtant, non, juste aveugle. Dans la rue, Speedy guide mes pas, mon chien, mon fidèle ami. Les humains ne me parlent jamais. Est-ce qu'ils me dévisagent ? Oui, j'en suis sûr. Je sens leurs regards posés sur moi au moment où je longe les couloirs du métro. Je ressens tout. Je n'aime pas l'odeur du métro. C'est une prison, une caverne, un tunnel sans âme et pourtant ça grouille de vie ! Des vies errantes qui se côtoient, se frôlent, se touchent sans se voir. Je me demande qui est le plus aveugle, d'eux ou de moi-même ? J'ai fini de manger.
J'attends tranquillement que ma rue s'anime pour enfin sortir de chez moi. Je sors toujours à la même heure, elle aussi. Elle habite juste au-dessus, j'entends ses pas, ça s'agite, mon cœur se serre. J'aime son parfum, sa peau un arôme de vanille. Quand elle caresse Speedy toutes les fois où l'on se croise dans l'escalier, j'entends les légères pulsations de son cœur marteler sa poitrine en sourdine. Elle va vite, elle ne veut pas rater son train. On se dit bonjour et c'est tout. Je suis invisible. J'aimerais qu'elle me regarde, qu'elle contemple cet amour que je porte en moi depuis un an déjà ! Je l'aime. Elle ne voit rien. Elle n'entend rien. Elle court toujours. Le temps ne s'arrête jamais. Et moi je reste bloqué dans mon silence. J'ai appris à vivre avec ce manque.
J'attends qu'elle ferme sa porte. Elle la fait toujours claquer. Je sors et je commence à descendre les marches avec Speedy. Elle arrive, je l'entends. Elle dévale les marches à toute allure. J'avance lentement, Speedy me tire doucement. Elle est là, à un mètre à peine, se rapproche, son sac frôle ma main. Elle caresse mon chien et me dit bonjour. Je ne réponds pas. Je n'ai plus envie de répondre. Elle part. Je continue d'avancer. Elle est loin.
La rue est bruyante, les voitures klaxonnent, les gens crient, ils partent au travail. Tous ces bruits m'agressent. Un an qu'elle passe, qu'elle descend cet escalier sans me voir. Elle me connaît pourtant ! Jamais plus d'un mot, juste « Bonjour ». Je ne veux plus l'entendre. Je ne veux plus sentir son parfum. Speedy me guide sur l'avenue. J'aimerais m'arrêter à un café pour oublier. Je ne sais pas encore où, je me promène au hasard. Je perçois les mouvements des passants qui s'écartent sur mon chemin pour me laisser la place. Je provoque cette dispersion. Les gens me fuient. Je ne les vois pas, ils me fuient. Ma voix sera bientôt muette. Je n'ai plus personne. Je parle à mon chien parfois, il ne répond pas. J'aimerais que quelqu'un me réponde, avoir une discussion avec un être humain. Je n'ai pas choisi cette solitude, avant je travaillais, j'étais sociable, j'avais des amis, et puis il y a eu cet incendie. J'ai perdu la vue. Je me suis habitué à ne rien voir, ce qui me pèse le plus c'est la solitude et... l'amour. Je voudrais l'oublier. Je ne veux plus sentir son sac frôler ma main dans l'escalier, je ne veux plus m'enivrer de son odeur... Je...
J’ai dit à Speedy de s'arrêter devant le café, j'entends le bruit des tasses qui s'entrechoquent. Je me suis assis en terrasse. J'ai commandé un chocolat. Je prends toujours du chocolat, ça me rappelle mon enfance. J'aime bien me rappeler mon enfance. C'est beau et plein d'images. J'ignore à quel endroit je me trouve exactement. J'ai dû marcher durant quinze minutes à peine. Je sais comment revenir sur mes pas, je ne suis pas perdu. J'ai bu, je suis parti. Chez moi il y a ces cachets qui m'attendent. Je les prendrai tous. Le médecin m'a dit qu'il fallait faire attention, que le surdosage était dangereux. Justement, moi je veux mourir. Oui, je suis bien décidé à quitter ce monde.
Arrivé chez moi, je vais jusqu'à la salle de bain, je sais très bien où se trouve les somnifères. J’avale toute la boîte. Je dis à Speedy de se coucher et je m’allonge sur le canapé. Ma tête se met à tourner. Je m’endors.
À mon réveil je vois...
Oui, elle est là, je la vois ma voisine, oui... je... la VOIS ! Je suis mort. Je ne la respire plus. Je ne sens plus sa main. Je la vois seulement. Un profond sentiment de tristesse m'envahit. Qu'ai-je fait ? Elle est affolée et appelle les secours. Elle revient, se penche sur le corps qui fut moi, des larmes coulent. Elle chuchote : « Pourquoi as-tu fait ça ? Je t'aimais ! »
Quoi ? Elle m'aimait ! Je déteste l'imparfait ! Tout ce temps perdu où l'on se croisait dans l'escalier sans se parler, 365 jours de l'année où nous nous sommes seulement dit bonjour, peut-être aurais-je dû lui parler ? Je déteste le conditionnel ! Il est trop tard. Je suis mort désormais. Je la contemple et je suis mort ! Je la vois qui m'embrasse doucement sur les lèvres, puis une lumière aveuglante jaillit de nulle part ; je regarde mon amour, pas la lumière. Je ne veux pas quitter ce monde. Je veux rester auprès d'elle. Je me concentre sur son image pour respirer son odeur à nouveau, puis le noir.
Combien de temps s'est écoulé, je ne saurais le dire ? Je me réveille dans le noir complet. Je dois être à l'hôpital. Ma chambre embaume le parfum, elle est là. Nous nous parlons, j'apprends qu’elle s’appelle Nina. Je suis si heureux de pouvoir à nouveau la sentir auprès de moi, pour rien au monde je ne voudrais retrouver la vue. Je peux toucher Nina. Nous sommes réunis et je me sens bien.
Aurélie ROSERAY



