Le train de 17h59
Alice était seule dans le wagon. Elle le sentait, même si sa cécité ne lui permettait pas de le confirmer. Un silence, relatif car ponctué par le crissement des rails et le vrombissement du moteur du train, régnait autour d'elle. Ses mains ne frôlaient personne. Elle ne sentait pas l'habituel mélange de senteurs de toutes sortes, allant de la transpiration au parfum de luxe, qui accompagnait toujours l'heure de pointe. Alice avait entendu dire que les personnes qui avaient perdu un sens (que ce soit la vue ou l'ouïe) développaient une sorte de sixième sens qui remplaçait l'ancien. Peut-être était-ce celui-ci qui lui assurait, malgré l'heure, qu'elle était bel et bien seule.
À vrai dire, Alice s'en fichait. Depuis son accident tout lui était égal.
Une nouvelle fois, elle tenta de se rappeler ce qu'était la lumière. Mais elle n'y arrivait pas, malgré les explications qu'on lui avait fournies. Elle avait perdu la mémoire en même temps que la vue. Après son accident, des gens étaient venus et s'étaient prétendus ses parents, ses frères et soeurs, ses amis, son copain, mais elle ne les reconnaissait pas. Pour elle, ils n'étaient rien de plus que des inconnus. Et ils avaient eu beau pleurer et la supplier, ça ne changeait rien.
Alice aimait prendre le train. Là, les étrangers n'essayaient pas de la convaincre qu'elle les connaissait.
Le train ralentit, et une voix monocorde annonça le nom de la gare : « L'Étang-la-Ville ». Alice devina au bruissement qu'elle entendit et à la brusque bouffée d'air qui fouetta son visage que la porte du wagon s'ouvrait, pourtant personne ne monta. Alice pensa un court instant que c’était étrange, mais cela lui était égal. C'est pourquoi elle sursauta vivement quand une voix grave et masculine se fit entendre à moins d'un mètre d'elle.
« Je peux m'asseoir ici? »
Alice s'étonna une nouvelle fois, étant donné qu'il y avait sans doute de nombreuses places vides ailleurs, mais elle haussa les épaules.
Elle sentit que l'homme s'asseyait en face d'elle. Il dégageait un parfum qu'elle jugea à la fois repoussant et envoûtant. Elle se demanda qui il était et où il allait. Au même moment, elle fut surprise de s'intéresser autant à cette personne, elle qui d'habitude ignorait tout le monde.
« C'est étrange, n'est-ce pas? »
La même voix grave lui parlait à nouveau. Alice ne comprenait pas pourquoi et de quoi elle lui parlait.
« Quoi donc? » s'enquit-elle de mauvaise grâce.
« Eh bien, cette curiosité irrésistible et malsaine que l'on ressent à l’égard de certaines personnes qu’on n'a jamais vues. Enfin, en l'occurrence, qu'on ne pense pas connaître. N'est-ce pas, Alice? »
La jeune femme eut un mouvement de recul, et son dos heurta le siège. Qui était cet homme ? Comment la connaissait-il ? Et comment pouvait-il lire dans ses pensées ?
Elle tendit la main et toucha le visage de l'inconnu. Sa peau était douce. Elle suivit des doigts le contour de ses joues, sentit une barbe naissante la piquer, puis descendit sur ses lèvres et dans son cou. Elle caressa ses cheveux. Ils étaient un peu bouclés, mi-longs, et retombaient en mèche devant ses yeux. Alice retint son désir de continuer son exploration et retira ses mains. Au cours de ce qu'elle aimait appeler « sa seconde existence », elle avait développé une sorte de « mémoire tactile » qui lui permettait de reconnaître les gens en les touchant. Avec une surprise et une incertitude grandissantes, elle demanda d'une voix tremblante :
« Je ne vous connais pas. Qui êtes-vous? »
« Ça, répondit-il, et Alice perçut l'amusement dans sa voix, tu n'as pas besoin de le savoir. »
Alice sentit l'agacement la gagner, puis la colère. Que lui voulait l'homme, dont elle ne savait rien mais qui semblait tout savoir d'elle, et qui prenait un malin plaisir à se moquer d'elle ?
« Qu'est-ce que vous me voulez ? » demanda-t-elle d'un ton agressif, qui, elle l'espérait, masquerait sa peur.
L'homme soupira et laissa passer un silence. Alice priait à présent pour que quelqu'un arrive, n'importe qui, même un contrôleur, bien qu'elle n'aie ni argent ni billet, pour la délivrer de ce tête-à-tête terrifiant.
« Regarde-toi, Alice, reprit enfin l'homme. Tu es devenue une pauvre fille aigrie et pleine de rancœur. Tu n'as pas de famille parce que tu l'as rejetée, pas d'amis car personne ne t'intéresse, pas de vie parce que tu refuses d'y donner un sens. Tu n'as jamais accepté le fait de devenir aveugle. Tu crois que prendre tous les jours sans payer le train de 17h59, juste parce que c'est dans ce train, il y a 10 ans, que tu as perdu la vue, va changer quelque chose ? Réveille-toi, Alice. Tu as 25 ans, tu es jeune et belle. Tu as la vie devant toi. »
Alice commença à prendre peur. Cet homme la suivait-il ? Comment pouvait-il en savoir autant sur sa vie ?
« Que me veux-tu? » répéta-t-elle, sans se rendre compte qu'elle le tutoyait à présent.
« T'aider à y voir clair, Alice », répondit-il.
Alice retint un hurlement en sentant que le train accélérait. Il allait vite, beaucoup trop vite. La terreur la paralysait. Cela lui rappelait son seul souvenir « d'avant », lorsque le train avait déraillé. Elle se souvenait des moindres détails de ces instants qu'elle avait cru être ses derniers. L'accélération infernale, le sentiment de dévaler la pente à côté de la voix, la souffrance, la peur surtout, qui empêchait de penser.
Soudain elle se mit à hurler. Ses yeux la brûlaient comme s'ils s'étaient enflammés. Et quelque chose apparut soudain dans son champ de vision, à la place du noir habituel. « Du vert », lui chuchota son inconscient.
« Qu'est-ce qui m'arrive? » pensa-t-elle terrifiée.
Elle ne comprenait pas ce qui se passait. Elle appuya son front contre la vitre, à la recherche de fraîcheur. Elle ne sentait plus que sa terreur et la douleur dans ses yeux. Petit à petit, celle-ci se calmait, et Alice se rendit compte que sous ses yeux défilaient... des images. Et soudain elle comprit.
« Je vois ! Je vois, mon Dieu ! »
Une incroyable euphorie s'empara d'elle. Elle pouvait nommer ce qu'elle voyait à travers la vitre : le ciel bleu. Les champs, à l'infini. Les arbres, subtil mélange de marron et vert. La lumière, qui entrait à flot dans ses yeux. Et dans le reflet de la vitre, elle vit une personne qui la regardait dans les yeux. Une personne qu'elle avait toujours voulu voir. Du bout des doigts, elle caressa la vitre. « Moi », murmura-t-elle. « C'est moi. »
C'était si incroyable. Alice se sentait comme un nouveau-né. Puis sous ses yeux, l'image se modifia et deux visages apparurent. Alice sentit ses larmes se mettre à couler tandis qu'elle les reconnaissait. Ses parents. Comment avait-elle pu les oublier ? Puis elle se souvint de son petit ami, Jonathan. Elle allait chez lui, le jour de l'accident. Il habitait à cinq minutes de la gare de Saint-Nom-la-Bretèche. Elle l'aimait tellement ! Enfin, le reste de ses souvenirs l'envahit. Elle se rappelait les moindres détails de sa vie « d'avant », ses frères et sœurs, ses amis, ce qu'elle aimait faire avec eux. C'était comme si elle était partie très longtemps, et qu'elle les retrouvait tous. Elle pleurait sans retenue à présent. Elle sentit une douleur picoter ses joues, et elle comprit qu'elle souriait. Cela faisait si longtemps qu'elle en avait perdu l'habitude. Elle éclata de rire. Elle n'avait jamais ressenti un tel bonheur auparavant. Rayonnante, elle tourna la tête vers le siège en face d'elle, mais il était vide. Alice murmura, à travers ses larmes, un « merci » plein de reconnaissance et d'allégresse. Le train ralentit, et la lumière commença peu à peu à disparaître. Alice embrassa une dernière fois du regard le wagon, avec ses sièges vert sale, les champs, les arbres, le ciel et enfin son reflet dans la vitre, puis elle ferma les yeux, étrangement sereine.
« Saint-Nom-La-Bretèche » annonça la voix monocorde.
Alice sourit à nouveau et se leva. Elle ouvrit les yeux et, comme elle s'y attendait, elle ne vit que du noir. Mais cela n'avait pas d'importance. C'était un noir lumineux.
Aurore MOUSSIEGT



