Un regard
« On peut essayer de décrire un visage, des yeux, mais pas ce qu’ils expriment ; ce courant, cette chose sans nom qui vient à vous ; qui vous traverse. On ne décrit pas un appel, un langage secret. » [Bernard CLAVEL]
Il était assis, là, tout seul face à la place, sous le parasol rouge du café « La Pause ». Il avait commandé un café ; le serveur lui avait aussi apporté le journal du jour, mais il ne l’avait pas touché. Il aurait sûrement renversé sa tasse en essayant d’ouvrir le grand papier, et puis, à quoi bon ? Oui, il aimait l’odeur d’encre qui émanait des pages grisâtres, mais il ne supportait pas le bruit de froissement des pages qui l’agressait et entaillait son univers sonore. Il le laissa donc plié à côté de sa main droite, passant son index sur les petits caractères imprimés légèrement en relief sur le papier rêche, comme pour leur donner un sens.
Il ne toucha pas non plus à sa tasse de café dont des volutes blanches s’échappaient. Le timide brouillard qui nappait la surface noire finit par se dissiper, emporté par le vent chaud d’été.
Des gens le regardaient, il sentait leurs regards inquisiteurs l’effleurer. Ce regard qui juge, qui accuse même, ce regard qui semble tout dire sur les autres mais qui masque tout de soi. Regarder, c’est une façon pour les gens de se couper d’eux-mêmes ; parce qu’ils ne voient tout simplement pas. Voir, ce n’est pas seulement regarder les choses avec attention, c’est sentir les choses, se laisser envahir par toute leur dimension, les laisser nous surprendre. C’est lorsque le regard n’est plus que sensations qu’on voit réellement. C’est pour cela que, sans les regarder, il en savait plus sur les gens qui l’entouraient sur cette terrasse rien qu’à l’effet de leurs regards sur lui. Cette ironie le fit sourire.
Il l’attendait. Ils ne s’étaient pas vus depuis cinq ans. Cinq ans qu’il l’avait vue partir dans ce train, cinq ans qu’il l’avait vue hésiter au départ du train, puis se résigner à la fermeture des portes. Cinq ans qu’il oubliait, jour après jour, son visage... Surtout ces deux dernières années, les photos n’avaient été d’aucune utilité... Ils ne s’étaient donc pas vus depuis cinq ans. Elle voyageait toujours pour son métier de photographe, elle voyait beaucoup de monde, trop de monde lui avait-elle dit une fois au téléphone. Mais elle avait promis de passer le voir, de prendre un peu de temps avec lui, de lui raconter un peu à quoi sa vie ressemblait. Il aimait bien l’imaginer dans son trench un peu trop long, un sac de toile marron jeté par-dessus son épaule, parcourant le monde... Il s’imaginait même que, parfois, au milieu de l’Atlantique, elle s’arrêtait et se retournait pour lui sourire, révélant son visage de plus en plus flou.
Le bruit de pas caractéristique de sa démarche nonchalante, légèrement titubante parfois, l’avertit qu’elle arrivait. Il se leva et tourna la tête vers elle, ses lèvres fondues dans un sourire. Les pas se précipitèrent légèrement, évitant les passants, et enfin elle le serra dans ses bras en riant. Elle lui disait, tout en l’étouffant de ses bras encore un peu frêles, qu’il n’avait pas changé, mis à part quelques cheveux blancs et quelques rides qui commençaient à sillonner son front, qu’elle était terriblement heureuse de le voir, qu’elle s’en voulait tellement de ne pas être venue plus tôt et que... Elle riait en parlant mais il ne l’écoutait pas vraiment, il s’était laissé prendre par le rythme effréné de sa voix, et il se laissait surtout bercer par son parfum, ce parfum qui s’immisçait discrètement dans l’air, ce parfum qui semblait danser avec l’odeur vanillée de celle qui le portait. Il la serra fort dans ses bras lui aussi, en lui disant qu’elle était encore plus belle qu’avant. Il était sûr que, par-dessus son épaule, elle se mordait la lèvre inférieure en souriant comme elle le faisait souvent pour s’empêcher de rire.
Elle finit par s’éloigner de lui et s’assit. Elle s’agitait un peu devant lui. Elle lui chuchota avec sa voix de gamine espiègle qu’elle voyait toute la place en réflexion dans ses lunettes de soleil.
- Ah, répondit-il amusé, et ça donne quoi ?
- Eh bien, tu vois la vieille dame en robe à fleurs qui passe près de la fontaine, là bas ? Dans tes lunettes, elle n’est plus du tout voûtée, elle est très grande et élancée, on dirait qu’elle n’a que quarante ans... Ah, et il y a aussi cet homme assis sur le banc, juste là ; lui il a une tête toute ronde sur un cou de girafe ! Et la petite fille blonde qui court après les pigeons ; elle a carrément les cheveux bleus... Et le couple, là bas, tu vois ?
Elle parlait, riait, il n’écoutait plus qu’elle, elle dépeignait les gens si bien, ils dansaient dans sa tête, les couleurs apparaissaient rien qu’au son de sa voix, ses mots rendaient les passants tantôt drôles, tantôt touchants, même ridicules lorsqu’elle glissait dans sa voix un soupçon d’ironie. Il acquiesçait, il s’abreuvait de toutes ces paroles, ces images, ce spectacle qu’elle improvisait rien que pour lui. Il n’entendait plus le brouhaha de la terrasse qui les entourait, ni les pièces que les serveurs faisaient rouler sur les tables, ni les cuillères qui faisaient tinter les tasses à café, ni les pas de chaque passant, ni le froissement des feuilles dans le vent, ni même le battement de son propre cœur... Il n’y avait plus que la voix enjouée de sa sœur, cette voix qui aurait pu faire vivre son univers.
Elle fouillait dans son sac.
- Tiens, voilà, c’est pour toi, dit-elle en posant un livre devant lui.
Il prit le livre, passa sa main lentement sur la couverture de papier glacé et l’ouvrit.
- Ce sont mes photos. Des objets, ou des instants qui paraissent insignifiants mais qui peuvent en dire long si on prend le temps de les observer.
- Merci, c’est magnifique, souffla-t-il en approchant le livre de son visage, inspirant profondément.
Il adorait cette odeur de livre neuf, il avait l’impression d’entrer dans une vieille librairie à chaque fois qu’il ouvrait un livre, ce qui ne lui arrivait plus très souvent ces temps-ci. Il lui sourit.
Elle ne parlait plus. Elle chantonnait discrètement. Il aurait voulu savoir comment lui dire... mais ils avaient si peu de temps après tout, et puis elle n’avait rien remarqué alors pourquoi l’embêter avec ça ? En plus elle lui en voudrait de ne pas lui avoir dit pour l’accident, ça faisait tout de même deux ans...
Il aurait voulu ne jamais avoir à lui avouer, il aurait voulu continuer à faire semblant. Il aurait juste voulu qu’elle lui parle encore des passants, des couleurs, du monde, d’elle, de toutes ces choses que ses lunettes noires reflétaient mais qu’il ne pourrait plus jamais voir.
Clémence OSDOIT



