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L'INFORMATION, sous-menu :

Dans le noir

- Attends, je vais chercher ma lampe torche...

- Ah !... Tu crains de ne plus voir devant toi !?

- Arrête, tu sais bien que... que c’est juste pour que ce soit plus confortable.

- Je comprends... mais... nous étions simplement en train de discuter, sans rien faire d’autre.

- Oui, c’est vrai... Et alors ?

Dans cette obscurité totale, Fabrice était mal à l’aise face aux questions de son ami.

- En as-tu vraiment besoin pour me parler ?

- Non... tu as raison, mais... voilà, c’est les habitudes...

- Les tiennes...

- Allez, oui, ce sont les miennes, si tu veux...

André sentait son ami impatient et excédé.

- Fabrice, je fais exprès de t’agacer... Calme-toi, la lumière va revenir... Tu vas la retrouver ta clarté divine !

Celui-ci lâcha un rire nerveux, mais la lumière ne venait pas.

- Je t’invite à t’asseoir sur ton fauteuil ?

Fabrice restait debout dans le couloir, plein de fébrilité.

- Bon, en attendant, est-ce que, au moins, nous pouvons essayer de terminer notre conversation ?... Tu me parlais du film de Chabrol.

- Je sais plus...

- Tu sais plus quoi ?

- Où nous en étions.

- Aaah... La coupure de courant a aussi coupé tes restes de mémoire... Merci la technologie !

Fabrice commença des allées et venues dans l’appartement, qu’André perçut rapidement.

- Ca y est, t’as la bougeotte.

- J’essaie de voir si c’est une panne de l’immeuble ou du quartier...

- Et ?

- Et... ça a l’air sérieux.

- « Sérieux »?

- Oui, sérieux !... La rue est dans le noir complet, c’est l’horreur.

- « C’est l’horreur »...

- Pff... Cesse de répéter tout ce que je dis ! Excuse-moi, mais je n’ai pas trop le goût à supporter ton ironie.

- Je vois ça.

- Tiens, j’aperçois deux personnes avec leurs lampes sur le trottoir. Les gens s’inquiètent !

- Il me semble que toi aussi... Même beaucoup.

- Oui !... Je n’y vois plus rien et je ne sais plus ce que je dois faire, sans mes repères je suis perdu... C’est vrai ! Tu as raison sur toute la ligne ! Mais... mais peut-être que tout près d’ici quelqu’un a besoin d’aide... Un enfant, une vieille dame... Qui sait ?

- Peut-être, tu as sûrement raison. En attendant, t’inquiéter ne fera pas revenir cette lumière salutaire. Moi, je suis là, tranquillement assis à t’attendre, pour que nous puissions continuer à parler de cinéma, et éventuellement déguster, ensemble, ce fabuleux vin que tu nous as rapporté d’Italie. Allez, n’essaie pas de t’accaparer la peur des autres, tu as assez à faire avec la tienne. Viens me rejoindre.

Fabrice se maintenait toujours debout face à la fenêtre, regardant les formes humaines s’agiter dans la rue. Tous avaient peur, comme lui. Les paroles de son ami lui revenaient en écho. L’inquiétude ne servait à rien, si ce n’est à développer davantage une angoisse, pernicieuse et destructrice. Il se sentit soudain en danger. Non face à un péril extérieur, mais face à lui-même. Il se sentait défaillir, en proie à une peur archaïque du noir qu’il ne parvenait pas à contrôler. Cette peur de l’obscurité le tétanisait. André, lui, n’avait pas peur. Sa sérénité servait de balise à Fabrice, un phare face aux ténèbres qui s’étaient installées. Fabrice se détourna de la fenêtre et entreprit un déplacement vers son ami. Il tâtonnait, les mains scrupuleusement appuyées contre le mur. Il tentait d’éviter le déséquilibre, la collision avec un objet. Il croyait connaître parfaitement son appartement, les moindres recoins. Il le croyait, mais finalement n’était plus sûr de rien. L’opacité était totale. Il marchait, lentement, imaginant le petit guéridon, normalement placé non loin de là... Tout près... Soudain, son genou rencontra une matière solide et froide... Il reconnut la courbe du guéridon, mais, avant qu’il ne puisse réagir, le petit meuble se renversa et il sentit un poids en basculer. Il se souvint du vase. Au tumulte suivit le fracas au sol. Fabrice n’osa plus bouger.

- Aïe, le vase de Chine ! André restait assis, accompagné de son calme décontenançant.

- Ouuh... Cette situation est vraiment désagréable...

- Ne bouge pas, je vais ramasser...

Fabrice entendait André se déplacer, en trouvant aisément ses repères. Rapidement, il fut tout près de lui, occupé à déposer les débris du vase sur le guéridon redressé.

- Merci André, j’allais le faire...

- Dans le noir ?

- Non... Quand la lumière reviendra...

- C’est fait. Maintenant, veux-tu m’attraper le bras... Je vais essayer de te diriger vers le fauteuil. Ça sera plus simple pour le moment.

Fabrice accepta de se laisser guider. André semblait percevoir les obstacles à éviter.

- Voilà !...

- ...

- Je ne sais pas toi, mais moi, tout ça m’a donné soif...

- Merci André... J’ai perdu mon sang-froid.

- J’ai « vu » ça... Après mon accident, c’était comme ça tous les jours pour moi. Il a fallu que je prenne sur moi, un long travail... Très long lorsqu’on a eu des habitudes bien ancrées. Le noir nous effraie, il nous intimide et nous paralyse. J’ai fini par comprendre que tout ça se passait dans la tête... C’est pour ça que je te taquinais...

- Sacré André...

- Et tu as marché ! Finalement, je trouve que cette coupure n’est pas une si mauvaise chose...

- Quoi !?...

- Non... ça t’a montré, pendant quelques minutes, ce qu’est mon quotidien. Du noir, constant, avec lequel on accepte de cohabiter, mais qui, au début, déroute totalement... C’est ce qui s’est passé à l’instant !

- Tu as été très fort sur ce coup-là...

- Tes sens t’ont joué des tours parce que tu n’es pas parvenu à te maîtriser, c’est normal...

- André, comment fais-tu au quotidien ?

- Je vis, comme toi. J’ai simplement un sens qui ne répond plus, alors je m’adapte, sans arrêt. Ce n’est pas toujours aisé, surtout quand les choses ne sont pas là pour t’aider ! Imagine un instant la gare Saint-Lazare un jour de grève, et moi au milieu !... Ca donne ce que tu viens de vivre... Ah ah ah !

- Ah ah ah !

- Au fait, ce film de Chabrol...

Les deux amis reprirent leur discussion cinéphile, qui dura des heures, sans plus se soucier un seul instant du noir dans lequel ils restaient plongés.

Coralie MORIN

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