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Chocolat Chaud

C'était un mardi, en décembre, quand la nuit débarque vite, dans son long manteau de froid. Je pensais à autre chose, au livre que j'avais sûrement dû recevoir ce matin. Je sentais déjà les pages sous mes doigts et l'odeur du papier neuf... J'avais hâte de rentrer. Rien de prévu pour ce soir, sinon un bon chocolat chaud et ce nouveau roman que ma sœur m'avait commandé sur Internet. Pourvu que le facteur n'aie pas fait des siennes, et que le paquet soit bien arrivé !

Je sortais de chez ce docteur, un « homme vraiment charmant », avait dit ma sœur. Je ne sais pas si charmant voulait dire qu'il était compétent, ou bien s'il était seulement à son goût. Elle l'avait rencontré en randonnée et elle lui avait parlé de moi. C'était à se demander parfois si je n'étais pas un bon prétexte de drague, pour elle. En tous les cas, avant même de me demander mon avis, elle m'avait déjà fixé un rendez-vous avec lui, et j'allais devoir traverser toute la ville pour rencontrer ce Don Juan des montagnes qui « pourrait peut-être faire quelque chose pour moi ».

J'avais donc pris deux bus, puis demandé ma route à des passants. Je ne connaissais pas du tout le quartier, mais j'avais eu la chance de ne pas m'y perdre à l'aller. Docteur « Rando » revenait d'une formation à l'hôpital de Montréal. Il était très enthousiaste, disait que j'avais tout à fait le profil, que j'avais mes chances, même si l'opération ne réussissait pas toujours. La question était de savoir si j'en avais envie, si je me sentais prêt, et si je n'avais pas peur, dans le pire des cas, d'être confronté à un nouvel échec. Il avait l'air de déjà tout savoir sur moi, c'était embarrassant, même, presque agaçant, un peu comme ces gens qui lisent un livre avant vous, et qui ne peuvent s'empêcher de vous en raconter la fin, alors qu'ils voient très bien que vous n'avez pas terminé le premier chapitre.

Je suis sorti de là et c'était différent des autres rendez-vous. J'avais rencontré beaucoup de spécialistes, qui à chaque fois m'avaient donné envie de croire que c'était possible, que la science avait des solutions, que ma vie allait vraiment pouvoir changer. Je me souviens encore de ces nuits d'insomnie à tourner dans mon lit en imaginant tout ce que j'allais pouvoir faire après l'opération. Je dressais la liste dans ma tête, me voyais déjà au volant d'une Porsche rouge vif à courser la Lamborghini Murcielago de mon cousin. J'aimais la Porsche, parce qu'elle avait ce moteur nerveux de cheval sauvage. Mon cousin se moquait de moi, et disait qu'elle aurait l'air endormie à côté de sa Lamborghini. J'aurais voulu que ces opérations fonctionnent, juste pour lui prouver que j'avais raison.

Cette fois pourtant, j'ai eu l'impression de laisser les belles promesses et l'optimisme de ce charmant docteur sur le porte-manteau, en quittant son cabinet. Il y avait comme une sorte de lassitude en moi. Peut-être ce moment où on finit par accepter. Dans la rivière, on ne cherche plus à nager contre le courant, au restaurant, on n'envie plus ce que l'autre a dans son assiette, dans la vie, on se contente de ce qu'on a reçu.

J'ai donc pris le chemin du retour, il pleuvait et je n'avais pas de parapluie. Je marchais vite, oubliant de compter les rues que je dépassais. Je me voyais déjà dans le hall de l'immeuble, devant ma boîte aux lettres. Quel idiot, je n’ai pas tourné au bon endroit ! Le temps de m'en rendre compte et de revenir en arrière, le bus était déjà passé.

J'ai essayé de savoir à quelle heure arrivait le prochain, puis j’ai maudit les compagnies de bus qui placardent leurs horaires derrière des vitres. Heureusement j'ai entendu quelqu'un passer par là : « Excusez-moi, j'ai raté le bus 42. Dans combien de temps passe le prochain, s'il vous plaît? ». Pas de chance, c'était le dernier bus. « Vous devriez prendre le métro, il vous déposera tout près de chez vous », m'a conseillé l'homme, après avoir entendu où j'allais.

Le métro. J'ai dit que c'était une bonne idée. L'homme m'a accompagné jusqu'à l'entrée, m'a demandé si j'avais besoin d'aide pour le ticket, etc... « Non merci, ça ira très bien. Merci beaucoup ». Merci, merci, merci. Je détestais ce mot. J'étais toujours en train de remercier tout le monde. Merci de m'indiquer la route, merci de m'aider à traverser, merci d'ouvrir les portes sur mon chemin, merci pour la place dans le bus, merci pour les courses, et la bonne marque de biscuits au chocolat. Parfois je voudrais que les gens me disent « Merci d'être le cas sur mille des statistiques ».

L'homme est parti, et je me suis retrouvé là, debout, à écouter le bruit de l'escalator tout près. Il allait falloir que j'y pose le pied, et que j'enjambe la dernière marche au bon moment. Je ne savais même pas combien de temps durait la descente. J'avais peur de tomber. Peur qu'on me regarde, encore. Il continuait à pleuvoir, et je sentais les gens se faufiler devant moi en se pressant sur le monstre roulant. Je faisais comme si je cherchais quelque chose dans ma poche pour qu'on ne me propose pas de m'aider.

Je n'avais jamais pris le métro. J'avais peur de descendre là-dedans, peur de ces escalators que même les gosses dévalent en courant. Peur de ces distributeurs automatiques qui crachent leurs tickets, tous différents pour un trajet ou pour dix, pour un jour ou un mois. Peur de ces quais à découvert, où un faux pas vous précipite sur la voie, peur d'être bousculé, écrasé au milieu de tous ces gens pressés de rentrer chez eux. Peur que les stations ne soient pas annoncées à l'avance, peur de rester coincé là-dessous et de ne jamais retrouver mon appartement et ce nouveau roman. J'étais terrifié. Peur du métro. La honte.

C'était un mardi, je me demandais si je ne me tenais pas juste sous une gouttière tellement il pleuvait fort. Et puis j'ai entendu cette voix, entre la fureur des gouttes et le vrombissement de l'escalator. Elle venait de derrière et se rapprochait de moi. Il y a eu tous ces frissons qui m'ont couru sur le dos, et ce n'était plus à cause du froid. C'était une femme et elle chantait. Je n'avais jamais entendu quelqu'un chanter comme ça. Je ne comprenais pas les paroles, les mots venaient d'ailleurs, mais j'avais l'impression de percevoir quelque chose qui m'était tellement familier. Les notes lancinantes, et soudain, un rythme endiablé, et des fins de phrases qui claquaient comme la violence de l'orage qui a retenu trop longtemps sa colère. Il y avait dans cette chanson à la fois tant de tristesse et de volonté. Je me suis retourné pour mieux l'écouter. Elle était toute proche. Et c'est alors que j'ai entendu cet autre bruit que je connaissais si bien. Le bout d'une canne qui court sur les pavés et qui heurte quelque chose. Quand sa canne a rencontré la mienne, la femme s'est arrêtée de chanter. Et puis, un enfant a parlé, tout près : « Maman ! C'est comme ça qu'on dit bonjour, en aveugle? »

C'était un mardi, j'ai pris le métro pour la première fois. Je tenais ma canne, d'une main, et les doigts d'un petit garçon, de l'autre. Ce soir-là, je ne suis pas rentré seul à la maison. J'ai pris une casserole plus grande, pour faire chauffer le lait. Les voitures de collection sur l'étagère du salon ont beaucoup plu à Dimitri. Et pendant qu'il jouait avec, mes doigts parcouraient les pages de mon nouveau livre. Parfois, ma main dérapait un peu, comme attirée par une autre main qui suivait plus loin le relief des pages. Alors Sophia riait, et sa voix avait un goût de chocolat chaud.

Floriane OLIVIER