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L'INFORMATION, sous-menu :

Je t'apprendrai à voir

La mélodie du feu qui crépite, les voix qui s’entassent, se mêlent, se couvrent et se recouvrent, peut-être pour se tenir au chaud dans l’air frais de ce soir d’été. L’impact des bouteilles sur la table de pique-nique en bois, les lèvres qui sucent les verres, qui engloutissent la boisson, goulûment, sans retenue. Brouhaha solide et fuyant, cacophonie d’une nuit de fête.

Il y a aussi le froid mouillé qui mord, perçant, insidieux, impudique.

Et lui, dans un coin, qui tape de ses doigts crispés sur les cordes rêches d’une guitare, qui gisait là, sur l’herbe humide.

Lui, c’est Pierre. L’aveugle. Celui que personne ne voit plus à cette heure tardive. Ils l’ont guidé jusqu’ici, un campement improvisé dans une clairière solitaire ; ils l’ont admiré en train de chatouiller le manche, lui qui n’a qu’à effleurer un instrument pour qu’il déverse dans l’air des sons hypnotiques et enivrants ; enthousiastes, ils l’ont même accompagné en dégueulant les refrains rebattus qu’on apprend en colo, ou au fond de sa chambre d’ado, du bout de leurs langues déliées par l’alcool. Puis, trop occupés à fanfaronner, ils l’ont oublié. Là, seul. Sous leurs yeux de voyants, il est devenu l’aveugle invisible, qui grelotte sous la voûte étoilée indifférente. Elles le narguent de là-haut, les étoiles. À des millions de kilomètres, elles fascinent ses compagnons, jeunes bucoliques avinés, tandis que lui, à quelques mètres à peine du groupe, il a disparu dans les vapeurs de la bière ; les regards et les voix glissent sur lui, le transpercent, inconscientes, méprisantes.

Il y a cru un moment pourtant. Quand Solène chantait au rythme de ses ongles qui grattaient le nylon. Duo improvisé qui l’avait laissé entrevoir de tendres horizons. Romantisme désarmant, espoirs désarmés. Il ferait aussi bien de s’éclipser, de traverser le bois – un aveugle ça n’a pas peur du noir – et de rentrer dormir, au chaud sous ses draps. Mais il ne connaît pas le chemin, et le comble, c’est qu’il a un piteux sens de l’orientation. Il avait mis deux mois entiers à mémoriser l’itinéraire entre son appartement et son université. Alors retenir un trajet qu’il a parcouru une seule fois, imbibé de vodka, dans l’euphorie, ça relèverait du miracle.

Résigné, il se concentre sur le rire suave de Solène, qui s’égare sous les gloussements aigus des minettes ; qui s’écrase sous les éructations grasses des garçons. Il essaie de ne pas penser à ses muscles qui se tétanisent, de froid et de sommeil, à sa peau qui se hérisse, chair de poule, poule mouillée ; il s’évade, il va voir au-delà du bois, en surfant sur les cascades sensuelles du rire de sa belle. Enfin, est-elle belle au moins ? À l’image de sa voix ? Voluptueuse (ses formes), charnue (ses lèvres), féline (sa démarche)... À l’image de son rire ? Pétillants (ses yeux), soyeux (ses cheveux), délicate (sa peau)...

Il ne sait plus depuis combien de temps il est vautré sur son siège en plastique. Il lui semble bien ne plus être qu’une statue de glace sur son trône rugueux. Il s’est plongé si profondément dans ses bagatelles qu’il a perdu toute notion des minutes, des heures, des secondes... Soudain, une couverture lui tombe lourdement sur les épaules. Il sursaute. « Tu seras mieux comme ça, tu as l’air frigorifié. » Solène... Elle s’immisce dans son isolement glacé, sans crier gare. Sa chaise s’appuie sur la sienne, les sièges se touchent intimement ; son trône bascule sur les touffes d’herbe indisciplinées, en équilibre instable, en position précaire. Comme son cœur, qui trébuche sous la surprise, et finalement se raccroche. Solène... Et la nuit se déroule en un flot de paroles. Solène se dévoile à petits mots auprès du feu, il la découvre à tâtons, à l’abri de ses palabres coquets, une description après l’autre ; une déception après l’autre...

Car Solène face au questionnaire de Proust ça donnerait ça...

Solène, si c’était une ville ce serait New York, ou Las Vegas, avec des panneaux publicitaires gigantesques et lumineux, émissaires de la communication visuelle ; avec des grandes tours, enchevêtrement de béton et de miroirs, monstres de l’esthétisme moderne ; avec des populations colorées et lookées, grouillantes et pressées, parfaites incarnations de l’excentrisme et de la décadence urbaine. Invasion de la mode, dictature du style ; une orgie d’images, amoncelées dans tous les coins, démultipliées, des effigies industrielles, des poitrines, des jambes, lon-on-on-ongues, des strass et des paillettes, de sales photographies, des clichés à tort et à des travers, à l’endroit et à l’envers. Et des lumières. Au pays de Solène, ça clignote, ça scintille, c’est plein d’icônes et de symboles, ça vous en met plein la vue.

Solène, si c’était un oiseau, ce serait un aigle majestueux avec des yeux électriques, de ces pupilles noires comme des agates lisses trouant deux iris jaunes dorés. Deux diamants d’ébène doués d’une vision exceptionnelle, presque magique.

Solène, si c’était un métier, ce serait un directeur artistique, ou un réalisateur de cinéma, pour vomir des images, encore et toujours, pour inonder la planète de projections superficielles, pour délivrer sans complexe une giclée d’allégories frivoles.

Solène, si c’était une fleur, ce serait un iris...

Solène, si c’était un don, eh bien oui, ce serait la vue.

Monologue fourbe et savoureux de Solène, qui défile, qui s’étale, comme une flaque d’huile. Elle lui décrit tout en couleurs. Comme si ça avait un sens pour lui, comme s’il concevait le rose bonbon, le vert pomme ou le bleu lagon. Ses bonbons sont sucrés ou acidulés, ses pommes sont croquantes et juteuses, ses lagons sont liquides et saisissants. Jamais roses, ni verts, ni bleus.

Sous le poids des mots (le choc des photos), Pierre ouvre les yeux, juste ironie du sort. Solène et lui : deux antithèses. Ils évoluent sur les pôles opposés d’un même globe, globe terrestre, globe oculaire. Lui à l’aveuglette, elle à tombeau ouvert, ils progressent dans des univers parallèles ; seuls le hasard et sa cruauté pouvaient les réunir, là, sur des chaises de jardin râpeuses, où elle était venue combler son vide par la description d’un monde qui vit sans lui, chaque jour un peu plus franchement, un monde saturé de représentations impénétrables et de beautés inaccessibles du haut de son handicap. Affiches bariolées, pancartes et enseignes en tous genres ; télé, photos, vidéos ; défilés, parades, expositions de chair, images salaces... Des mots aux contenus incertains, dont il se contente d’imaginer ce qu’ils représentent du fond de sa boîte crânienne opaque et bouchée. Dans le flot impétueux des histoires de Solène, il dessine les flous contours de ce monde d’apparences, il le décalque derrière ses prunelles vierges. Solène lui fait peur subitement, ou peut-être lui fait-elle pitié, noyée dans ce fatras d’images biscornues. D’abord, qu’est-elle venue faire là, à bavasser comme une oie sauvage, à déballer ses discours graphiques ?

«Le jour commence à poindre. Regarde comme c’est beau, ces nuances pâles, à l’aube, comme des aquarelles... »

Il ne voit pas les aquarelles du soleil levant. Et il ne la voit pas elle non plus, mais elle rougit, la honte au creux de ces poings serrés. Elle voudrait s’excuser de lui cracher ce « Regarde » instinctif, d’être dévorée ainsi par son regard, tout le temps ; et elle voudrait lui dire aussi que le plus beau des soleils ce matin, c’est lui, son teint diaphane et ses yeux transparents. Mais, à quoi bon ? Elle soupire, désolée qu’il ne puisse rien voir de tout ça ; elle voudrait lui apprendre. Il soupire, excédé qu’elle ne puisse voir qu’avec ses yeux ; peut-elle seulement comprendre ? Silence et obscurité gênés.

« Tu me ramènes, s’il te plaît ?... »

Laëticia CHRISLIT

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