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Blind

Je suis un aveugle, je suis un aveugle et mon monde est pâle.
Quand un aveugle pleure, Seigneur, Tu sais qu'il n'y a pas de plus triste conte.
Je suis un aveugle, je suis un aveugle, maintenant ma chambre est froide.
Quand un aveugle pleure, Seigneur, Tu sais que ça vient de son âme.
« When a blind man cries » - Deep Purple


«Je suis sincèrement navrée, Joshua. »

Elle a dit cela sur un ton impersonnel. Comme ces serveuses qui répètent une centaine de fois par jour « vous désirez du ketchup ou de la moutarde sur vos frites ? », dans une tentative désespérée pour nous faire croire qu’elles se soucient vraiment de nos besoins et de nos envies. En réalité, nous ne sommes que des individus sans visage pour elle, un simple grain de sable dans l’univers. En clair, nous ne sommes rien.

Le docteur Mischa m'a annoncé que j’étais condamné à l’obscurité, en tentant de prendre cet air affligé qui sonne si faux. Même dans ces circonstances, je n’arrive pas à paraître unique à ses yeux. J’aurais voulu qu'elle me prenne dans ses bras et me promette qu'elle tentera l'impossible. Au lieu de ça, elle se contente de réajuster sa paire de lunettes trop larges et de se donner de la contenance en écrivant une connerie de plus dans mon dossier médical.

Étranges, les choses qui nous manqueront le plus. J’ai d’abord pensé aux fleurs plantées sur mon balcon dont je ne pourrai plus m’occuper. Elles finiront par mourir faute de soins. Je ne partirai plus à l'aventure au volant de mon bolide. Les cheveux au vent, roulant vers l'inconnu, juste pour le plaisir d'être seul face à des paysages magnifiques. Le visage de Vanessa se perdra dans le brouillard de mes souvenirs, jusqu'à s'effacer définitivement.

Ma vue se brouille. Mes yeux n’arrivent plus à accomplir leur travail. Le monde devient comme une photo floue. Les visages, les objets, tout m'apparaît un peu plus terne et déformé. Chaque jour qui passe m'enferme un peu plus dans l'obscurité et le vide de ma conscience. Je finirai isolé, dans quelques jours, ou quelques mois, dans une nuit sans fin.

« Je suis sincèrement navrée Joshua. Tu es en train de perdre la vue. J'aurais voulu te dire qu'un miracle est encore possible, mais ce serait un mensonge. »

Elle s'étale dans un jargon médical et des explications sans intérêt mais reste évasive sur l’essentiel. Comment puis-je éviter de me retrouver seul dans ces ténèbres effrayantes ?

Tandis qu’elle continue son verbiage insipide, je me rends compte que le plus dur est à venir, je vais devoir annoncer la nouvelle à Vanessa.

Je tente de retenir mes larmes. Mais n'y parviens pas. Elle continue de griffonner sur son calepin, et tente de m'adresser un regard compatissant, en vain. Un être dénué de toute humanité ne peut feindre la compassion. Avec le plus grand sérieux, elle me tend une ordonnance avant de sortir. Elle m’a prescrit l'achat d'une nouvelle paire de lunettes. Des lunettes pour un aveugle, ça en serait presque désopilant si je pensais qu’elle pouvait avoir le moindre sens de l'humour. Il lui semble important de tout tenter pour que je puisse continuer à voir encore quelques semaines. Une fortune à dépenser pour ralentir l’inévitable.

J'erre dans les rues comme une âme en peine. La solitude sera ma meilleure amie désormais, autant m’habituer à sa présence. Je sais déjà que cet isolement forcé me rendra fou. Perdu dans mes sombres pensées, je manque de percuter une vitrine. Je ne suis pas encore aveugle mais je perds déjà la boule. Cette devanture est apparue comme par enchantement au milieu du trottoir désert. J'éclate d'un rire nerveux. Je me trouve devant une boutique de farces et attrapes et je distingue dans la vitrine des lunettes aux multiples couleurs. Des lunettes de clown, pour joyeux lurons et petits galopins. Des lunettes sans verres, à moustache intégrée ou à verres psychédéliques.

Je me retrouve dans ce magasin à essayer toutes les lunettes magiques et ridicules que je peux trouver. La vendeuse, qui semble jolie pour ce que j’en devine, ne cesse de rire à mes pitreries. Elle me tend une paire de lunettes comme celle que je portais étant enfant. Le genre de lunettes qui attirent les moqueries des camarades, celles qui seront toujours démodées quelle que soit l’époque. Je ne vois pas ce qu’elles ont de drôle, mais elles me plaisent.

« Ouvrez grand vos yeux, tout deviendra plus clair. »

Je voulais payer mais je n’avais en poche que l’ordonnance ridicule délivrée par le docteur quelques heures plus tôt. Je l’ai tendue à la vendeuse, comme une farce. Elle a ri et m’a dit que nous étions quittes. De toute façon je n’en voulais pas de ces lunettes hors de prix. Elle me pose sur le nez mes lunettes d’enfant et me sourit avec douceur.

J'ouvre lentement les yeux. Je la regarde à travers ces binocles. Elle ne sourit plus. Son visage reflète même une profonde tristesse. De longues ailes blanches apparaissent dans son dos, comme celles d’un ange. Sauf que les siennes sont en piteux état. Elles semblent avoir été arrachées, piétinées. Des petites larmes étincelantes restent figées au coin de ses yeux. Comment ai-je pu la voir si souriante, il y a quelques instants ?

J'ôte les lunettes, surpris par cette vision. Elle est redevenue cette charmante vendeuse, souriante et aimable. Je prends congé, un peu déboussolé.

Je prends le bus pour rentrer chez moi. Je pose les lunettes sur mon nez, faute de boîte pour les ranger dans ma poche. Je comprends vite que c’est une erreur. Je vois trop de choses d’un coup. J'aurais dû les enlever mais ce qu’elles me montrent est à la fois fascinant et terrifiant. Je vois le monde avec une clarté extraordinaire, les couleurs me parviennent à nouveau. Je comprends vite que je vois bien plus de choses qu’il ne faudrait. Je vois le vrai visage des passagers, ce faciès qu'ils ne montrent à personne, cette partie d'eux-mêmes qu'ils tentent de dissimuler au monde.

Cette jeune mère assise en face de moi semble douce et aimante avec son bébé. Mes lunettes me montrent son désespoir de mère dépassée, harassée par des nuits sans sommeil. Elle pense à ces biberons qui s'entassent dans le lavabo, ces couches sales et puantes qui jonchent le sol de sa maison, qu'elle n'a plus le temps de nettoyer. Sa solitude de mère célibataire, son ras-le-bol de n'être plus une femme mais juste une mère. J'entends également ses pensées. Ce geste, cette folie qu'elle pourrait commettre si la situation ne s’améliore pas. Il suffirait d’un petit oreiller, doucement appuyé sur sa tête, un simple oreiller pour avoir la paix.

Je souris malgré tout, je suis convaincu que toutes les mamans épuisées ont un jour eu ce type d’affreuses pensées. L'amour maternel est bien trop fort. Comment aurais-je pu deviner que quelques jours plus tard, cette femme serait en prison et son bébé retrouvé mort dans une poubelle ?

Je regarde cet homme debout tenant par la main une petite fille, trop silencieuse. Il sait qu’il commet l'erreur de sa vie. Des pensées obscènes trop longtemps refoulées, trop de désirs enfouis. Il a vu cette petite fille dans un parc, l’a attrapée et s'est enfui avec elle en la menaçant de faire les pires choses à sa mère si elle criait. Il se demande ce qui cloche chez lui, pourquoi il tient par la main cette petite fille qui ne lui appartient pas. Mais il ne peut pas se résigner à la lâcher. Il a déjà un scénario en tête, j’en ai la nausée. La fillette a un visage de poupée en porcelaine. Elle a l’air terrifié mais personne n’y fait attention. Sa tête est emplie de hurlements refoulés que moi seul peux entendre.

Je me lève de mon siège et lui demande son prénom. Elle me dit « Maddie » à voix basse. L'homme qui lui tient la main, dérangé par mon intervention, s'enfuit à l'arrêt suivant. Je viens de sauver la vie de cette enfant. J’ignore que six autres fillettes seront retrouvées torturées, violées et tuées dans des caves d'immeubles d’un quartier proche.

Ces lunettes me font voir les choses qui m'entourent mieux que quiconque. Tout est si clair désormais. Je dois tout raconter à Vanessa mais elle ne voudra jamais me croire. Elle pensera que je me réfugie dans un monde imaginaire pour échapper à ma cécité. Inutile de l’inquiéter plus que de raison. Je ne veux pas voir les larmes dans ses yeux.

Je garde aussi sous silence le fait qu'aucune opération ne sauvera mes yeux et que bientôt je ne verrai plus son joli visage. Elle a besoin d'espoir, je n’en ai pas à lui offrir.

Je n'aurais jamais dû la regarder à travers mes lunettes « magiques ». Ma Vanessa, mon amour, ma bien-aimée, qui vend son corps à des ivrognes ou des pervers sur le bord de la route. J'aurais dû me douter que tout cet argent ne pouvait pas venir d’un simple job de secrétaire. Je ne suis pas stupide, mais je ne voulais pas voir la vérité. Je retiens à grand-peine mon envie de hurler.

Elle me demande si je vais bien et pourquoi je la regarde avec cet air abasourdi. Je me tais et la serre dans mes bras. Je l'aime quoi qu'elle puisse faire. Elle agit ainsi pour nous. Pour payer mes visites médicales et mes soins hors de prix. Pour que nous puissions vivre dans un logement décent. Elle n'a aucun diplôme, j'aurais dû comprendre qu'elle ne pouvait pas être secrétaire. Je pleure dans ses bras et lui pardonne en silence. Quand elle me regarde, je sais qu’elle m’aime. Vanessa est une fille bien, qui tente de survivre dans un monde injuste. Il aura fallu l’annonce de cette cécité pour qu’enfin j’ouvre les yeux.

Je la serre plus fort encore dans mes bras pour lui prouver mon amour. Soudain des images martèlent mon crâne. Je ressens sa terreur et entend ses hurlements dans cette voiture, au fond d’une ruelle sombre. Cet homme immonde qui la souille et la frappe sans relâche. Son corps abandonné et brûlé dans une clairière. Je vois le visage de ce salaud, je sens la puanteur de la chair brûlée et les effluves fruités du petit sapin qu'il pose entre ses jambes. Je retiens une violente nausée.

Je la regarde, bouleversé, pâle comme un mort. Elle me regarde folle d’inquiétude. Je ne peux pas lui dire la vérité, elle ne me croirait pas.

Je tente d'ôter ces visions de mes pensées et l'entoure de mon amour, ignorant que c'est notre dernière nuit ensemble.

À mon réveil, elle n’est plus là. Je préfère ignorer ce qu’elle fait de ses journées. J'ai plus urgent à penser, je dois lui sauver la vie et empêcher ce monstre de croiser sa route.

Je décide de me rendre à la police et tout leur raconter. Je prends le risque d’être pris pour un fou mais je ne peux pas me résigner à laisser Vanessa mourir sans rien faire.

Je dois inventer une histoire, faire un portrait-robot de cet homme, afin qu'ils le recherchent et l'identifient. Si les flics l’interrogent, il se méfiera et se tiendra peut-être tranquille quelque temps.

J'arrive au commissariat et me rends directement à l'accueil. Je prends mon courage à deux mains et raconte l'histoire d'une prostituée qui vient de se faire agresser dans une voiture de police. L'agent me demande de décrire scrupuleusement le véhicule, mais ne demande rien sur la victime ou l'agresseur. J'accuse un des leurs. J’ai peur de m’attirer des problèmes mais au contraire j’apprends que des événements similaires se produisent régulièrement depuis bientôt deux ans et que la police pourchasse activement un tueur en série insaisissable, le « tueur au sapin ». Il s’en prend à des prostituées, comme ma Vanessa, mais des mères de familles et des petites filles ont également croisé son funeste chemin. Le policier chargé de recueillir ma déposition espère qu’enfin je pourrai faire avancer l’enquête.

Il appelle son collègue qui pourra m’aider à établir un portrait-robot. Il s'approche de moi et me tend la main. J’ai envie de hurler. Ce fils de pute se tient debout, souriant, devant moi. Lui, le violeur, l'assassin de ma Vanessa. Je tremble de tous mes membres et pointe un doigt dans sa direction.

« C'est lui. Je l'ai vu de mes propres yeux ! »

D’un coup, tout se trouble et s’assombrit. Le monde s'évanouit autour de moi, dans l'obscurité. La peur, l’excitation, ont accéléré le processus. Je titube, déboussolé par ces ténèbres soudaines, cherchant à quoi me raccrocher. Je ne suis pas prêt, pas encore, il faut que je sauve Vanessa.

« Ce garçon est aveugle, bande de crétins. Il n'a rien pu voir. Vous me faites perdre mon temps. Fichez-moi ce taré dehors, encore un qui raconterait n'importe quoi pour obtenir la récompense. »

Des larmes coulent de mes yeux éteints à jamais. J’ai perdu tous mes repères et ma raison n’est pas loin de basculer. Je sens des mains qui me poussent violemment dans l’escalier. Je me retrouve en pleine rue à plat ventre. Je tends les mains, cherchant désespérément un moyen de me diriger, puis un choc brutal, des cris, une violente douleur se propage dans mes membres.

La mort s'est présentée plus tôt que prévu, j’avais encore toute ma raison, mais à quoi bon. L’ironie m’a poursuivi jusqu’au bout. J’ai été renversé par un camion de livraison pour un opticien.

Je n'ai pas vu le tunnel de lumière dont parlent tous ceux qui ont approché la mort. En arrivant de l’autre côté, je n'ai vu que Vanessa et cette vendeuse aux ailes immaculées pleurant de désespoir.

Marie-Christine VICHERY