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Trompe l'oeil

Il fallut bien se rendre à l'évidence, nous étions égarés en pleine savane et la nuit en prédatrice tranquille et résolue marchait déjà sur nos traces. Je tressaillis à l'idée de devoir dormir dehors, loin de ce point d'attache sécurisant représenté par notre camp quitté de bonne heure le matin même. Notre escapade ne devant pas excéder la journée, nos sacs ne contenaient que le strict nécessaire, une gourde, une boussole, un kit premier secours ainsi qu'une couverture de survie. Quant à nos mains, elles serraient ce que nous estimions être notre meilleur garde du corps, pour ma part un fusil de chasse qui n'allait pas tarder à m'être inutile dans l'obscurité, pour Jesse, un long bâton de marche qu'il promenait inlassablement de droite à gauche, appréhendant les aspérités du sol avec la régularité d'un métronome. Son troisième œil comme il se plaisait à l'appeler lui permettait de garder le contact avec l'espace, le monde, l'avenir, et de l'anticiper efficacement.

« Avec lui, nous disait-il, je vois ce que vos pieds ne verront jamais quand bien même vous les chausseriez d'une paire de jumelles ! »

Malgré la fatigue et l'inquiétude, je me pris à sourire de cette boutade qu'il nous lançait en riant et qui faisait écho à nos mises en garde systématiques dès qu'il franchissait le seuil de la maison pour arpenter les rues de la ville. Sans doute était-elle censée nous rassurer sur sa capacité à être autonome dans un environnement parsemé d'obstacles toujours imprévisibles.

- Hé frangin, ça va ?

Je mis quelques secondes à me ressaisir.

- Hum... Oui excuse-moi, j'étais dans mes pensées.

- Je vois ça ...Ton silence me préoccupe...Crois-tu que je ne me sois pas aperçu que nous étions perdus peut-être ? Pourquoi ne pas me l'avoir dit ?

- Ecoute, Jesse, je ne voulais pas t'inquiéter, dis-je nonchalamment.

- Arrête ! Je ne suis plus un gamin, s'exclama-t-il sur un ton de reproche.

J'eus soudain honte de lui avoir caché la vérité, comme si inconsciemment je le pensais incapable de l'affronter. Je pris la décision de réparer mon erreur sur le champ en faisant le point avec lui :

- La situation n'est pas brillante... Nos gourdes sont presque vides et nous sommes exténués. Pourtant il nous faut profiter de ce que la température soit moins étouffante pour nous rapprocher le plus possible du camp. Si nous attendons demain pour repartir, nous tiendrons tout au plus une heure sans boire sous le soleil.

Mon frère se contenta d'acquiescer avec un large sourire, sourire qu'un dernier rayon me laissa entrevoir avant de disparaître derrière la ligne d'horizon, donnant l'impression d'adjuger notre sort tel un vil couperet. La nuit nous emboîta cette fois le pas pour de bon, et dans sa foulée nous enveloppa d'un voile de fraîcheur qui me fit frissonner. Sans doute mon corps prit-il à ce moment toute la mesure du danger que nous courions à nous retrouver seuls dans l’obscurité, face à une savane dont les instincts chasseurs s'éveillaient. Nous continuâmes de marcher durant une bonne demi-heure, mais plus du tout avec la même fluidité, me concernant. En l'absence d'un ciel suffisamment étoilé, toute mon énergie passait dans un scannage primaire de l'espace, tantôt en déployant jambes et bras horizontalement dans le but de prévenir une collision avec un arbuste, tantôt en sondant le sol par petites frappes successives du bout de la chaussure.

Entre nous soit dit, aucune de ces deux méthodes ne trouva grâce à mes yeux et l'indice mercure de mon baromètre intérieur grimpa subitement sous l'effet d'une progression que je jugeai digne d'une puce. Jesse choisit précisément ce moment pour rompre le silence:

- Dis frangin, rappelle-moi donc le nom de cette gentille bestiole qui ne se déplace que de quelques centimètres par jour et que tu pourrais concurrencer ?

Son éternel humour désamorça mon exaspération et je répondis sur le même ton :

- Bah c'est vrai que je n'avance pas comme en plein jour, mais il faut dire que je ne suis pas aidé aussi ! Les étoiles sont parties faire la fête sous l'hémisphère nord et... et...

- Et je parie que la lune est en string, c'est ça ?

- Parfaitement ! Ce soir elle est au régime ! À peine ai-je droit à un maigre croissant pour m'éclairer !

Cette salve de bêtises nous permit de décompresser un peu mais soudain un grondement sonore et menaçant se fit entendre non loin de nous. Je fis un tour sur moi-même pour en déterminer la provenance avant de tirer deux coups de feu en l'air.

- Jesse, ça va ? demandai-je en tentant de masquer mon affolement.

- Ouais ça va, me répondit-il décontracté, j'espère juste que le gros minou qui nous ronronne aux moustaches a bien mangé à midi.

- Chuuut c'est pas le moment...

- Faudrait peut-être lui miauler que c'est pas deux sacs d'os qui vont le rassasier...

- T'as pas bientôt fini ? m’emportai-je à voix basse.

Nouveau rugissement, nouvelle riposte de ma part.

- Jesse bon sang, t'es où ?

- À ta gauche frangin, calme-toi...

- Comment veux-tu que je me calme avec un fauve à nos trousses et toi qui fais l'imbécile ?!... Rapproche-toi de moi, tu entends, et arrête de blaguer une seconde !

Nous nous immobilisâmes dix bonnes minutes pendant lesquelles j'eus l'impression de n'être plus qu'une paire d'oreilles à l'affût du moindre bruit. Cette mise à l'épreuve me parut interminable.

Puis vint l'instant de la délivrance:

- C'est bon, elle s'est éloignée...

- Tu es sûr ?

- Ouais, aussi sûr que la panthère rose est rose.

Il ne me vint pas à l'idée de mettre en doute son appréciation car si Jesse ne voyait presque plus, il avait développé au fil des années ce don si particulier de cerner la réalité, de l'appréhender avec une finesse, une justesse déconcertantes. Nous allions nous remettre en route lorsqu'il me tira par la manche :

- Laisse-moi nous guider s'il te plaît... en plein jour je ne te l'aurais pas proposé, mais là tu comprends, c'est à mon tour de prendre les choses en mains.

Sa voix d'ordinaire si chantante, si enjouée, était empreinte d'une solennité qui me toucha. Il était évident qu'il voulait me prouver qu'il était « capable ». Je décidai de ne pas le priver de ce plaisir.

- Tu as toute ma confiance petit frère. Je ne peux te refuser ce bras de fer avec la nuit, là où je l'ai perdu contre le jour. Guide-nous. Je te suis.

Il ne me répondit pas mais après quelques tâtonnements, il trouva ma main qu'il serra très fort avant de la poser sur son épaule.

- Laisse à ton bras suffisamment de souplesse surtout...

Les premiers mètres furent laborieux puis je parvins tant bien que mal à calquer mon pas sur celui de mon frère. Jesse, en parfait chef d'orchestre, orientait notre marche, réglait notre équilibre en fonction du déchiffrage qu'il faisait de la surface du sol, et nous imposait une pulsation commune, au point que j'eus l'impression de faire corps avec lui.

Je fermai alors les yeux et ressentis comme une agréable et grisante sensation de flottement. J'ignore combien d'heures nous avons ainsi cheminé l'un derrière l'autre, l'un avec l'autre, ne parlant pas, ne voyant rien mais écoutant, respirant les couleurs d'une savane belle, généreuse, puis goûtant au petit matin la brume délicate et légère, déposée telle une offrande sur nos visages. Je ne me rappelle pas avoir ouvert les yeux quand je sentis la douce chaleur de la lumière effleurer mes paupières... Sans doute parce que j'étais ivre, ivre de fatigue, ivre d'avoir bu la nuit jusqu'à l'aube...

(À 800 mètres de là)

- Braque tes jumelles à 16 heures, je vois quelque chose au loin !

-Tu crois ?

Ryan s'exécuta avant de conclure déçu :

- Non... Juste un couple de girafes.

- Andouille, je les vois les girafes, je t'ai dit à 16 heures, pas à 15 ! dit Marie en riant.

La sonnette d'entrée retentit et fit sursauter Élodie. Elle soupira, posa son livre à contre-cœur sur son lit avant d'aller ouvrir la porte.

- Ca va ma chérie ? Viens m'aider à sortir les courses de la voiture s'il te plaît.

L'adolescente s'affranchit de la mission aussi rapidement que possible puis regagna sa chambre, avide de poursuivre sa lecture. « Pour goûter au petit matin... effleurer mes paupières... » Ses doigts papillonnèrent sur les petits points à la recherche de la ligne abandonnée une dizaine de minutes auparavant : « ...Je les vois les girafes, je t'ai dit à 16 heures, pas à 15 ! »

Le jeune homme rectifia sa position avant de s'exclamer fou de joie :

- Ce sont eux ! Ce sont eux ! Tire la balise pour signaler notre présence !

Une tige poussa soudain dans le ciel avant de s'évanouir.

- Alors ils réagissent ?

- Tu m’étonnes ! Bien sûr qu’ils nous ont vus ! Ils nous font signe de la main ! Et maintenant ils tombent à genoux et se serrent dans les bras l'un de l'autre ! Vite courons les rejoindre !

- À table !!!

Élodie sourit, claqua les deux pans du livre, soulagée de savoir les quatre aventuriers à nouveau réunis, et chuchota :

- À tout à l'heure, mes amis.

- Élodie !!!!!

- J'arrive, Maman ! J'arrive ! Je ne suis pas sourde !

Marika JEROME