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Joyeux Anniversaire

Markus me banda les yeux, nous traversâmes un couloir dont l’odeur de moisissure me prit au nez.

- Tu vas pas regretter, crois-moi !

- Mais tu m’emmènes où, bon sang !... Donne-moi un indice au moins !

Markus restait silencieux, tout comme son ami qui ne m’avait pas lâché le bras depuis le début de ce « petit jeu », qui commençait à perdre son humour initial.

- C’est quoi ce couloir ?! Surtout ne me réponds pas, Markus, tu risquerais de te fatiguer !

- Sois patient... Nous y sommes bientôt. Ah ah ah !

Son rire résonna dans cet espace qui me semblait maintenant infini. Nous marchions, toujours tout droit, vers un lieu que j’ignorais. Soudain, le bruit de nos pas fut couvert par le son d’une cloche. Une tonalité métallique et grave dont nos membres gardaient une trace vibrante. Dix... Onze... Il était onze heures du soir.

- Il est onze heures ! Tu comptes aller jusqu’où comme ça !

- Onze heures deux, pour être plus précis, mais bravo pour ton sens de l’observation, mon cher Antoine ! Nous sommes d’ailleurs un peu en retard.

- En retard de quoi ? Nous avons rendez-vous ? Avec qui ?! Où ça ?!...

- Ah... Patience... Nous y sommes.

Markus s’arrêta, son ami marqua également l’arrêt avec une légère pression de mon bras. Nous étions manifestement devant une porte, derrière laquelle une agitation se faisait entendre. Markus ouvrit la porte, puis le referma presque aussitôt. Le silence glaçant du couloir humide entretenait en moi une inquiétude qui n’avait cessé de grandir. L’homme qui était à mes côtés restait muet. Le cliquetis de la porte se fit à nouveau entendre. Markus la referma derrière lui.

- C’est bon, on y va.

- OK.

- C’est quoi tout ça ??! Vous m’emmenez où, là ! Markus, réponds-moi !!

On me poussa à l’intérieur en guise de répartie. L’agitation était envahissante, tout ce bruit m’assourdissait, amplifié par cette soustraction de ma vue, que j’espérais momentanée. Des hurlements, des applaudissements, le tout dans un espace sonore qui me semblait démesuré. L’endroit devait être immense. Les résonances et la sensation de fouler un sol parfaitement lisse m’évoquèrent le décor d’un gymnase. Des gens parlaient autour de moi.

- Salut Markus ! Vous êtes enfin arrivés !

- Désolé pour le retard... Il a fallu...

Je n’entendis pas la fin de la phrase.

- D’accord, bon ben voilà : il va se mettre là... Et après, c’est parti. À tout à l’heure.

J’étais toujours maintenu par le bras.

- Markus ?... Tu t’amuses bien, mais je crois avoir droit à des explications maintenant ?

- J’ai juste deux mots à te dire : sois bon !

Mon accompagnateur me lâcha d’un coup, me poussant vivement vers l’avant. Les cris s’amplifiaient, je me sentais perdu au milieu d’un brouhaha généralisé. Avec l’irrésistible besoin d’ôter le bandeau qui me servait de geôle. Impossible ! Ce qui me servait de bandeau présentait tous les atouts d’un rempart ingénieux. Je ne parvenais pas à m’en défaire, un système en empêchait fatalement l’ouverture. Je ne pouvais m’en dégager, et refusais l’idée de m’être ainsi laissé piéger. Je ne pouvais voir la réalité qui m’entourait. L’angoisse montait. Je ne pouvais accepter cette situation.

- Markus !

Des gens parlaient devant moi, derrière, à mon côté... Je ne comprenais pas, perdu, sans plus aucun repère. Quelqu’un s’adressa à moi.

- Allez ! C’est à toi !

- Quoi !?!

L’homme m’avait déposé entre les mains un ballon. D’autres derrière moi me lancèrent des ordres.

- Allez, lance-la !

- Go !

Une balle. En guise de cadeau d’anniversaire, Markus avait choisi de m’emmener dans un gymnase, apparemment plein à craquer. Que se jouait-il ici ? Quelle était ma place ? Je ne parvenais pas à estimer la folle situation dans laquelle je me trouvais. J’étais dépassé.

- Lance !

- Devant !

Je la serrais entre les doigts. Un jeu que je ne connaissais pas, et qui s’imposait à moi de manière inéluctable. Je lançais la balle, devant moi je crois, sans savoir ni où, ni à qui je l’envoyais. Quelques secondes plus tard, un tintement se fit entendre, une corde vibrait. Ma balle, trop haute, avait touché une ficelle sonore, habillée de clochettes qui donnaient l’alarme.

- Dommage !

- Ce n’est pas grave !

Ces encouragements m’étaient adressés et je compris que je faisais partie d’une équipe. Le son des clochettes m’indiquait le sens à suivre. Je suivais la balle, à l’oreille, et je m’étonnais de parvenir à en déterminer les déplacements, je l’entendais rouler, se cogner, retomber. Progressivement, les mouvements de mes co-équipiers me parvenaient également, je les identifiais, et pouvais presque en anticiper les changements.

- À toi !

J’avais la balle. Instinctivement, par ma seule vigilance auditive, les règles de cet exercice commençaient à m’être étrangement familières. Je me penchais et prenais l’élan nécessaire à un tir espéré efficace et précis.

- Aaah !

Je m’étonnais de ce cri de guerre qui avait accompagné mon lancer. Quelques secondes plus tard, le roulement du ballon m’avertissait que l’objectif était atteint. Mon tir avait été bon.

- Super !

- Bravo !

Je me laissais emporter par les encouragements. L’excitation du jeu avait eu raison de mon envie de libérer mes yeux. J’avais accepté cette contrainte, et mon ouïe s’était substituée à ma vue. Le temps défilait, et j’étais pris dans une partie dont je n’espérais pas la fin. Un long sifflement, tout s’arrêta. Je m’écroulai au sol, épuisé.

- Bravo Antoine, tu as été super.

- Markus ?... Ah, tu m’as bien eu !

- Alors, tes impressions ?

- Pour le moment, je suis... défait... ça faisait longtemps que je n’avais pas fait de sport !

- Le Torball n’est pas de tout repos !

- Comment tu dis ?

- « Torball ». C’est un peu notre handball à nous. Sauf qu’au lieu d’utiliser tes yeux, ce sont tes oreilles qui travaillent.

- Ouais, tout repose sur ce que tu entends. Heureusement qu’il y a des clochettes !... J’ai trouvé ça difficile, mais quelle expérience !

- Il faudrait que tu viennes jouer avec nous plus souvent.

- Avec ou sans bandeau ? Ah ah !... En tout cas, merci pour ce cadeau.

Mylène AIDARA