Oeil pour Oeil
Ses cris de protestation se perdirent dans les flonflons de la foire et les rires quand on le poussa en avant et qu’on lui attribua d’office le numéro 10. S’il était passé par là, c’était par habitude, pour rentrer chez lui, non pour compléter le groupe qui allait tester la nouvelle attraction. En plus, il avait perdu ses affaires dans la bousculade. Mais personne ne l’écoutait et, quand il entreprit de jouer des coudes pour se frayer un chemin au milieu des corps pressés contre lui, un fier-à-bras qui n’avait pas l’intention de bouger lui refusa le passage. Bon sang, de quoi se plaignait-il ? Ce truc était génial, non ? Le type au micro promettait des sensations incroyables ! Le machin, derrière eux, cette baleine monstrueuse, était en fait un tunnel semé d’embûches à parcourir dans le noir. Il n’avait donc jamais joué à être aveugle quand il était petit ? Eh ben là, c’était comme pour de bon ! Et c’était gratuit puisqu’ils allaient servir de cobayes. Lui-même portait le numéro 9, et il entendait bien gagner le cadeau promis au premier sorti, sans avoir constamment collé à ses basques un numéro 10 qui pleurnichait de peur avant même d’avoir commencé ! Déjà le groupe émoustillé des participants s’ébranlait vers la bouche de l’animal, énorme et grand ouverte. Numéro 10 était très en retard, et, pour en finir au plus vite, il se résolut à suivre et se laisser, lui aussi, gober par le cétacé.
Il n’avait pas eu l’intention de gâcher l’atmosphère mais quand, l’obscurité faite et durablement installée à l’intérieur de l’immense cavité buccale, des glapissements de peur succédèrent aux rires et que certains candidats demandèrent à sortir, bien décidés à saboter le jeu s’ils n’obtenaient pas satisfaction, il ne put s’empêcher de réagir avec vivacité.
- Vous avez voulu connaître des sensations fortes, non ? Alors avançons à présent !
- Eh ben, mon gars, je ne sais pas qui tu es mais tu ne te laisses pas abattre, en tous cas, fit remarquer Numéro 9 avec des trémolos dans la voix, et surtout un léger soupçon. Tu ne serais pas de mèche avec le type au micro, histoire de prouver que ce jeu n’est pas du tocard ? Je n’ai jamais vu un aveugle s’aventurer dans un endroit parfaitement inconnu, et ce qu’un aveugle ne peut pas faire, on ne peut pas le faire non plus.
- Je suis le numéro 10, je suis professeur de musique, pas concepteur de jeu ou je ne sais quoi. Et surtout, je suis pressé : un anniversaire... Enfin, pour ce qui est des aveugles...
Laissant Numéro 9 à ses réflexions et pensant bien trouver un passage au milieu des fanons géants qui, dressés dans le dos des participants, interdisaient l’accès à la gorge de la baleine, il se mit à tâtonner à droite et à gauche, en invitant les autres à en faire autant. Et cela, il devait bien se l’avouer, autant par souci d’efficacité que pour se calmer, certaines réflexions ayant décidément le pouvoir de le faire grincer des dents.
Cela lui prit un moment pour découvrir que le filet corné pouvait s’ouvrir en deux parties comme un rideau de théâtre, mais il finit par passer l’obstacle. Non sans un soupir : ce jeu ne s’annonçait pas comme une partie de plaisir, surtout avec des compagnons tétanisés par l’appréhension et trop heureux d’avoir quelqu’un à suivre. Au fond du gosier, un peu plus loin, c’est une valve molle, mouvante, très étroite et surtout peu engageante, qui fermait la trouée vers l’arrière.
- C’est quoi encore ce truc ? demanda Numéro 9, en s’écartant avec dégout de la chose qu’il avait tenté de reconnaître du bout des doigts.
Personne ne répondit et c’est encore Numéro 10, pour qui comptait chaque minute perdue, qui rompit le silence :
- C’est l’œsophage de la baleine.
- Pas possible ! C’est encore toi qui réponds, Numéro 10 ! Je t’ai reconnu à ta voix. Et tu vas dire encore...
- J’ai lu ça dans un livre, il n’y a pas deux jours.
- Ouais, eh ben ça non plus, ce n’est pas un truc d’aveugle : les livres ! Et pourquoi pas des études aussi ? On n’a jamais vu ça !
Numéro 10 ne pipa mot. Mais cette fois, à son grand étonnement, c’est une sorte d’amusement qu’il éprouva devant la gouaille dépourvue de malice de Numéro 9. Et quand, Numéro 3 s’étant égaré du côté des vertèbres cervicales, Numéro 9 fit remarquer que, dans cette atmosphère saturée par les odeurs de frite et de Barbe-à-Papa, on ne pouvait même pas compter sur son odorat pour se guider, alors que c’est des principes archiconnus de la survie dans le noir, il se mit à rire franchement. Foin de précaution verbale chez Numéro 9, et il se sentait curieusement léger tout à coup, plus semblable aux autres qu’il ne l’avait cru. Pour sa part, il avait toujours été dépourvu d’humour : trop de choses dont il n’avait jamais su rire lui semblaient trop graves pour ça. Il s’était surtout cantonné dans l’idée de faire toujours ses preuves et se trouvait finalement bardé d’idées toutes faites. Pas les mêmes que Numéro 9 mais pas meilleures. Et voilà qu’il s’était aventuré malgré lui au-delà, que c’était chose faite et qu’il se sentait libéré : des barrières qu’il avait levées étaient tombées, plus tenaces que les entrailles fermées de la baleine qui impressionnaient les autres. Alors, prenant son courage à deux mains, il plongea dans l’estomac de la baleine à travers le goulot gluant qui frémissait devant lui et lorsqu’au terme d’une courte chute il atterrit dans un bain de baudruches, il se roula dans les ballons avec des cris d’enfant joyeux.
- Tu m’épates, Numéro 10, lui fit remarquer Numéro 9, parvenu à son tour dans la poche stomacale. Il fait un noir d’encre et toi, tu avances, tu ris, tu vis comme si de rien n’était. Et tu es bien le seul d’entre nous. À quoi penses-tu, à l’instant même ?
- À ma femme Cathy, à mes enfants, Alice et Tom. Je regrette qu’ils ne soient pas ici : ils s’amuseraient bien !
- Tu vois, ça aussi, ce n’est pas un truc d’aveugle : une famille... Comment aimer des gens qu’on ne voit pas ? Remarque, à te voir évoluer comme ça, rien ne m’apparaît aussi sûr qu’avant et je vois des choses que je n’aurais jamais cru voir !
Numéro 10 partit encore d’un grand rire plein de tendresse en songeant aux formes somptueuses de sa femme, à l’odeur de lait de ses petits.
- Mais moi aussi, Numéro 9 ! Moi aussi ! Si tu savais quel aveugle j’ai été et combien d’idées je me suis fait !
Encore le long intestin à parcourir et il allait sortir le premier de cette baleine qui l’avait avalé tout cru, une heure auparavant. Il n’avait pas choisi de participer mais ne regrettait rien. Sur la défensive au premier abord, il se sentait maintenant comme un baleineau tout neuf, prêt à naître. Il allait être en retard à l’anniversaire d’Alice mais quand elle saurait...
Tout à coup, Numéro 9 annonça d’un ton jovial la fin du tunnel. Il en avait plus qu’assez de ce truc et rit même de bon cœur quand Numéro 10, parvenu à l’ouverture pratiquée sous la nageoire caudale de la baleine, fut attrapé par les épaules et littéralement extirpé du corps du cétacé par le type au micro toujours plein de verve.
- Et voici notre gagnant du jour, le numéro 10, que nous applaudissons très fort. Comme convenu, il gagne en récompense un superbe Home Cinéma ! Peut-être va-t-il nous faire part de ses impressions...
- Hé, ce n’est pas rien cette baleine ! répondit Numéro 10 avec un large sourire. J’y ai passé un moment inoubliable ! Je vous remercie vraiment pour tout, mais donnez plutôt la récompense à numéro 9 ; pour ma part, je n’en aurai pas l’usage. J’aimerais seulement retrouver les affaires que j’ai perdues au début du jeu, si quelqu’un les a ramassées, et puis rentrer chez moi où je suis attendu depuis un bon moment.
- Bien, bien... sûr, fit l’animateur d’une voix légèrement éteinte, un peu consterné que l’on refusât son cadeau... Voici justement une gentille dame qui s’avance avec un cartable de musique qu’elle a trouvé. C’est à vous, je suppose ? Oui, c’est ça. Ah, elle dit qu’elle a autre chose, qui doit vous appartenir aussi. Mais... mais... c’est une c...
- Une canne blanche, certainement. Merci.
Anne-Patricia Fontanier
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