Le combat d’Isabelle
Isabelle, trente-deux ans, avait une vie active intéressante, tout pour être heureuse : un mari, Philippe, qui était professeur en université littéraire, avec qui elle vivait dans Paris, depuis plus de dix ans. Il la gâtait beaucoup et elle attendait un enfant de lui pour bientôt. Le seul malheur d’Isabelle se trouvait être le fait qu’elle était née aveugle. Elle côtoyait Philippe depuis sa plus tendre enfance et il l’aidait à se déplacer dans l’espace et à enrichir ses relations sociales qui avaient toujours été difficiles... Elle avait eu de la chance de croiser son chemin un jour où elle s’était promenée dans sa montagne savoyarde natale, un après-midi, où elle avait échappé quelques minutes à la surveillance de ses parents, pourtant bienveillants. Elle avait eu envie de s’aventurer dans les environs et s’était donc enfuie, mais elle s’était pris le pied dans un nid-de-poule et ne pouvait pas s’en sortir ; c’est alors que son ange gardien était arrivé et l’avait secourue. C’était ainsi qu’elle l’avait connu, puis ils étaient devenus amis, puis amoureux... Il avait toujours été le plus grand trésor de sa vie...
Isabelle avait toujours eu la passion de la lecture, et il avait été difficile pour elle de trouver des romans en braille qui lui plaisaient, mais elle avait réussi, aidée par Philippe, même si elle avait été obligée de parcourir plusieurs styles de lecture, avant de trouver son bonheur. Cela lui avait permis de découvrir d’autres horizons...
De temps en temps, sa soeur Elisabeth venait chez elle pour lui faire la lecture, mais Isabelle n’aimait pas trop, elle préférait « lire » elle-même... C’était plus vrai que lorsque sa soeur parcourait des lignes, lui décrivant un univers qu’elle n’avait jamais vu et qu’elle ne verrait jamais. Tandis qu’avec le braille, quand l’action se passait au bord de la mer, Isabelle avait vraiment l’impression de flâner, frôlant les falaises d’Étretat, ses longs cheveux dorés entraînés dans la farandole de l’air marin en poupe, accompagné du berçant cri des mouettes. Le doigt sur chaque signe elle s’imaginait en train de marcher sur les galets de la célèbre plage normande, les vagues déferlant sur ses jambes nues. En fait elle s’évadait loin, loin de son handicap pour faire un voyage imaginaire en direction du grand large...
Isabelle lisait ses romans en braille, elle était si apaisée, si loin de sa vie de tous les jours, qu’il lui arrivait parfois de s’endormir pour rêver des belles choses décrites dans ces romans.
C’est l’histoire de cette femme que je vais vous raconter :
Le week-end touchait à sa fin, et Isabelle devait retourner travailler au bureau le lendemain. Elle y exerçait une fonction de comptable. En effet, elle avait pu suivre des cours dans un établissement spécialisé au cours de sa jeunesse et elle avait toujours réussi, grâce à son toucher très développé, à reconnaître facilement les différentes pièces, mais sa collègue nommée Claire, l’assistait pour certains comptes. Les deux femmes s’entendaient bien dans l’ensemble ; de plus elles étaient, à quelques mois près, du même âge.
Le lundi, la matinée se passa bien jusqu’à l’heure du déjeuner où Isabelle se sentit mal et perdit connaissance ; elle était sur le point de mettre au monde l’enfant tant attendu, pourtant elle ne se trouvait être qu’à sept mois de grossesse, ce fut donc une totale surprise. Elle fut transportée dans une structure adaptée, par les pompiers. C’est dans un petit hôpital de banlieue parisienne que naquit Lucas. L’accouchement se déroula bien et Philippe y assista. La naissance de l’enfant fut un bonheur immense pour lui, ainsi que pour Isabelle et pour toute la famille du nouveau-né. L’enfant, n’avait, heureusement, pas hérité du handicap de sa mère.
Isabelle aurait pu confier Lucas à une nourrice, mais elle avait décidé de s’arrêter de travailler un certain temps pour élever son fils elle-même, car elle préférait suivre l’évolution de son enfant, au jour le jour. Lorsqu’elle constata qu’il grandissait bien et qu’il était presque déjà autonome, la jeune femme essaya de chercher du travail : elle tenta d’abord de reprendre contact avec son ancienne société, mais elle eut la mauvaise surprise de constater que celle-ci avait été rachetée par une autre entreprise. Claire, elle, était partie vivre en Australie pour son travail et le contact s’était interrompu entre les deux femmes, qui, de plus, s’étaient disputées à cause d’une affaire professionnelle importante avant le départ de Claire. Ne trouvant pas d’emploi convenable en comptabilité, Isabelle tenta de s’orienter vers le secteur de la garde d’enfants, mais, soit c’étaient les parents qui ne lui faisaient pas confiance, soit c’étaient les enfants capricieux qui se plaignaient d’elle sans raison apparente.
À trois ans, Lucas dut aller à l’école maternelle. Le premier jour, il se fit plein de copains et se sentit à l’aise, mais lorsque les parents d’élèves virent Isabelle, ils pensèrent, à tort, comme les parents des enfants qu’avait gardés la jeune femme, que c’était mauvais pour l’équilibre de leurs enfants de la fréquenter, car, pour eux, elle n’avait pas la capacité physique de gérer la vie quotidienne, étant donné que son mari était absent toute la journée à cause de son travail. Ces parents avaient peur de confier leurs enfants à la jeune femme, même pour un simple après-midi de jeux avec Lucas. Pourtant Isabelle était une bonne mère qui éduquait bien son fils et elle ne comprenait que moyennement le jugement primitif que les autres parents portaient à son égard. Personne ne voulut comprendre Isabelle, son mari et leur fils ; sauf la famille de Julien, le seul camarade de Lucas, car Madeleine, la grand-mère du jeune garçon, qui vivait avec lui et ses parents, était, elle aussi, aveugle, mais contrairement à Isabelle, c’était à cause d’un accident. Lucas et Julien étaient devenus de très bons amis et se voyaient beaucoup. Isabelle en profitait pour parler avec Madeleine, souvent autour d’une tasse de thé.
Isabelle trouva enfin un emploi en tant que vendeuse de vêtements, dans une petite boutique parisienne, étant donné qu’elle avait vraiment besoin d’un travail. Même si cela n’était pas son métier d’origine, c’était le seul qu’elle avait trouvé. La jeune femme effectuait parfaitement son travail, mais au bout de quelques jours, la patronne fut obligée de la renvoyer car certains clients malhonnêtes profitaient de sa cécité pour voler des articles.
Isabelle trouva cela injuste, ce n’était pas de sa faute si elle était née aveugle ! Elle ne retrouva pas de travail, à part quelques travaux passagers, qui lui permettaient d’aider son mari à faire vivre leur famille, mais ils bénéficiaient de peu de moyens quand même.
Quelques années plus tard, un beau matin de printemps, le téléphone portable d’Isabelle sonna. En décrochant, elle découvrit que c’était Claire, qui habitait maintenant à Yport, une petite ville en bord de mer située à quelques kilomètres d’Étretat, dans une immense demeure dotée d’un grand jardin, avec son mari, Benoit, qu’elle avait rencontré en Australie. Regrettant leur dispute, elle avait recontacté Isabelle, voulant avoir des nouvelles de son amie, ayant appris, par une connaissance commune, qu’elle rencontrait des problèmes pour trouver du travail.
Isabelle et sa famille reçurent une aide de leurs voisins solidaires pour s’offrir un séjour au bord de la mer. La jeune femme frôla enfin les falaises d’Étretat, son rêve de toujours – issue d’un milieu assez modeste, elle n’était jamais allée au bord de la mer – elle sentit enfin l’air marin et entendit les mouettes crier. C’est ainsi qu’elle retrouva Claire, qui travaillait dans les comptes d’une poissonnerie, à Yport, tenue par Benoit, qui était pêcheur. Une autre place de comptable étant disponible et sachant qu’Isabelle était une amie de Claire, Benoit décida que cette place lui serait attribuée et que la jeune femme serait hébergée avec sa famille dans la maison qu’il partageait avec Claire.
De temps en temps, Isabelle organisait, bénévolement, des conférences littéraires dans certains établissements d’éducation et des bibliothèques, où elle expliquait sa passion de la lecture grâce au braille et à son mode de lecture imaginative... Lucas, qui avait maintenant sept ans, fut très ému de voir sa mère intervenir dans son école primaire.
Mais, un pluvieux jour de novembre, un évènement tragique vint noircir le tableau de leur bonheur. En effet, Isabelle et Philippe apprirent une terrible nouvelle : les parents de Julien étaient décédés dans un terrible accident de voiture...
Madeleine, veuve depuis de longues années, ne pouvait plus rester seule chez elle, suite à ce tragique évènement. Isabelle et Philippe, qui l’adoraient, décidèrent, avec l’accord de Benoit et Claire, de l’accueillir chez eux, afin de lui éviter d’aller en maison de retraite. Et Julien l’orphelin fut adopté par Benoit et Claire, qui ne pouvaient pas concevoir d’enfant. Lucas et son ami étaient ravis d’être liés par des liens beaucoup plus forts que ceux de l’amitié : ceux d’une famille de coeur...
La petite famille de sept, bientôt huit – car Isabelle attendait un second enfant – menait une vie paisible dans la maison du bonheur, sentant le sel du bord de mer ; de temps en temps, ils s’évadaient sur l’eau, loin de leurs anciens soucis...
Clotilde Reimprecht
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