Un homme aux lunettes noires
Des passants indifférents t'ont frôlé, bousculé. Tu as senti cette foule, pressée de quitter le train. Il y a eu ceux qui sont montés, se précipitant aux portes, comme s'il en allait de leur vie, te passant devant, derrière, dans des bruits assourdissants de freins, d'annonces, de voix qui se saluent. Tu as senti contre tes côtes, le poids d'un sac maladroitement guidé. On t'a marché sur les pieds sans même s'excuser, on t'a poussé en avant, puis en arrière. Heureusement, ta soeur était là pour t'accompagner. Dans le couloir, les portes refermées par des mains anonymes de voyageurs peu partageurs, t'ont paru hostiles. Les uns voulaient dormir allongés sur la banquette, les autres s’appuyer, leur sac sous le coude ou encore, une aire de jeux pour leurs enfants. Pour finir tu as eu une place et un compartiment, pour toi seul ! Une voyageuse est venue troubler ta solitude. Elle a salué sans attendre de réponse, sorti un journal pour occuper tout le trajet, hissé sa valise au-dessus de sa tête, en soufflant. Appuyé contre la fenêtre, tu as suivi ses moindres mouvements, tu as respiré le parfum frais et discret dont elle emplissait l'espace. Puis elle a dit : « Avec la fin des vacances, c'est une chance qu'on puisse encore trouver autant de place dans votre compartiment ! » Tu as souris, tu t'es détendu. Elle avait une voix douce au léger accent parisien, il y avait de l'assurance dans son affirmation. Tu t'es laissé distraire par le quai, qui s'éloignait. Vitres baissées, tu as tendu tes joues vers le doux soleil d'automne et tu as respiré les souffles d'air déplacés, tandis que les pages se tournaient de façon régulière. Mais tu te sentais observé. Un soupir et tu savais que la passagère avait hâte, comme toi, de quitter ce train.
- « La Roche-sur-Yon ! Quatre minutes d'arrêt ! » Elle t'a frôlé de sa robe légère, en reprenant ses bagages, t'a souhaité une bonne fin de voyage d'une voix chantante.
Tu as répondu : « Il se termine là pour moi aussi ! Bonne soirée ! »
Tu t'es senti léger et de bonne humeur. Tu t'es frayé un chemin dans la jungle des valises, un voyageur t'a tendu la main. C'est sur le quai que tu t'es fais des reproches, en attendant ton taxi. Comment ai-je fait pour la laisser partir, sans même tenter un mot ? Je suis d'une maladresse, d'une timidité ! Chez toi pendant de longs soirs, sa pensée ne t'a plus quitté. Rien ne te distrayait. Ni ton copain et voisin, le vendeur d'instruments de musique qui doutait de son oreille et souhaitait que tu lui prêtes la tienne. Ni ton meilleur ami, intarissable sur les Alpes que tu visitais parfois avec lui, les ayant connues, quand tu voyais encore, dans l'enfance. Ni même les séances de cinéma qu'il aimait te commenter.
Tu venais d'être employé comme kinésithérapeute dans une institution. Tu avais comme cliente une enfant, que tu aidais à s'allonger, la main sous sa nuque.
« Tu sais que tu as de beaux cheveux, toi ?
- Pourquoi vous avez toujours vos lunettes de soleil ? Vous avez mal aux yeux, Monsieur ? »
Au bout de quelques semaines tu avais eu besoin qu'on enregistre un livre de ta spécialité. Tu en avais fait part à la directrice.
La suite, c'est Marie qui te l'a raconté... Elle était absente à la rentrée, et, lorsqu'elle a repris son poste, elle s'est portée volontaire pour mettre le livre sur magnétophone. De la lecture pas facile avec des mots barbares, qu'elle coupait en deux, qu'elle devait relire trois fois et qu'elle s'efforçait de rendre intelligibles.
Un soir, elle a sonné à ta porte. « Bonjour, je suis une de vos collègues, je vous rapporte votre bouquin et votre cassette, j'espère que ma lecture n'est pas trop mauvaise !
- Ca alors ! Ma compagne de train du premier septembre !
- Oui ! Mais comment… ? L'étonnement se lisait dans son exclamation.
- Votre voix, la voix de Sophie Marceau ! Je la reconnaîtrais entre mille ! » Et tu pensais...
« Et aussi votre parfum ! » Tu venais de lui faire le plus beau compliment qu'elle eût pu imaginer. Tu ne pensais qu'à remercier le hasard. Soudain ta voix et ton sourire se sont voilés.
- Vous êtes accompagnée !... Il a quel âge ?
Tu venais de percevoir des petits pas sur le sol, derrière ses talons, quand tu l'as priée d'entrer.
France Bertrand
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