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L'INFORMATION, sous-menu :

Le rendez-vous

Les écouteurs sur les oreilles, Marie-Claude consultait, à l’aide de sa synthèse vocale, les derniers courriels reçus dans sa boîte de réception et répondait à certains d’entre eux. Depuis qu’elle s’était abonnée à un service de connexion internet haute vitesse de Sympatico, elle communiquait sur une base régulière avec plusieurs internautes dont elle avait fait la connaissance sur la Toile. Quelle chance extraordinaire que de vivre dans un siècle où il était possible de rencontrer des gens originaires de différents pays tout en gardant les pieds bien au chaud dans ses pantoufles ! C’était de cette manière d’ailleurs qu’un jour, en navigant sur le Net, sa route avait croisé celle de Jean-Christophe, un Parisien âgé de 43 ans. Informaticien travaillant au sein d’une grande entreprise, il s’occupait aussi, dans ses temps libres, d’une liste de discussion ayant pour objet le partage d’informations entre individus handicapés visuels. Depuis au moins six mois déjà, il l’appelait au téléphone presque tous les jours en utilisant Skype, ce logiciel si pratique pour tous ceux qui entretiennent des relations suivies avec des êtres vivant sous d’autres cieux. Marie-Claude bavardait avec Jean-Christophe durant des heures et des heures, sans jamais se lasser, charmée par le bel accent français de son interlocuteur. Interrompant son activité en cours, la jeune femme interrogea sa montre parlante en appuyant sur l’un des petits boutons de celle-ci. Déjà 8 h30 ! Vite ! Vite ! Plus de temps à perdre ! Jean-Christophe allait arriver d’un instant à l’autre. Enfin, elle allait le rencontrer en chair et en os, son correspondant d’outre-mer ! En effet, il venait passer toute une semaine à Montréal pour affaires et résiderait avec ses collègues de travail au Sheraton. Il était arrivé la veille sur les ailes d’Air France à l’aéroport international Pierre-Elliott-Trudeau et lui avait téléphoné très tôt de sa chambre d’hôtel ce matin même, afin de lui fixer un premier rendez-vous. De sa belle voix chaude, il lui avait promis de se rendre chez elle en taxi vers 8h45.

Malgré le temps qui la pressait, toujours soucieuse de mener à bien la tâche du moment quelle qu’elle soit, Marie-Claude prit soin de vérifier méticuleusement l’orthographe des mots composant le texte du message qu’elle s’apprêtait à envoyer à son amie Maryse, une Lorraine demeurant à Nancy. Aussi légers que des plumes d’oiseau, ses doigts agiles effleuraient à grande vitesse les petits points saillants de son afficheur braille. Enfin satisfaite du résultat, elle appuya sur les touches ALT+S, afin d’envoyer le courriel à sa destinataire. Puis, se levant de sa chaise d’ordinateur, elle se dirigea d’un pas pressé vers sa chambre à coucher dans le but d’y prendre sa canne blanche. Elle tenait tout particulièrement à attendre son invité dehors afin de l’aider à gravir les marches de l’escalier en colimaçon, souvent enneigées et dangereusement glissantes au mois de janvier.

Capucine, sa chienne guide, roulée en boule à côté de son lit, l’accueillit en tambourinant avec force le plancher de bois verni de sa longue queue touffue. Rien n’enchantait plus cette Labernois que de jouer du tam-tam à toute heure du jour ou de la nuit afin de manifester à sa maîtresse une bonne humeur exubérante !

Vive comme l’éclair, Marie-Claude glissa un coussin bien rembourré sous l’appendice trop tapageur de l’animal. Malheureusement, ses réflexes ne furent pas assez rapides pour éviter les réactions vengeresses du locataire du dessous. Fidèle à ses habitudes de célibataire acariâtre, il s’empara avec promptitude de son balai et mitrailla rageusement son plafond à l’aide du manche de cet ustensile normalement destiné au nettoyage du sol.

Tandis que le plancher vibrait sous les vigoureux coups de boutoir donnés par ce fou furieux, elle réfléchissait à toute vitesse aux conséquences désastreuses que pouvaient avoir de telles manifestations agressives sur l’ambiance des lieux lors de son premier tête-à-tête avec son ami. Elle se maudissait à haute voix de ne pas avoir réglé cet épineux problème plus tôt et d’avoir joué à l’autruche aussi longtemps. Non, mais ! Pas une journée ne se passait sans accrochage avec cet importun. En réalité, il ne supportait aucun bruit venant de chez elle. Dans le but de manifester son mécontentement de se sentir dérangé dans la quiétude de son appartement de vieux garçon, il employait une étonnante panoplie de manifestations hostiles qu’il jugeait nécessaire d’utiliser. Cela allait du simple coup de fil d’avertissement aux rencontres orageuses sur les marches de l’escalier avec, entre les deux extrêmes, une multitude d’actions de représailles toutes aussi odieuses les unes que les autres. La situation était devenue tout à fait intolérable. Marie-Claude n’arrivait pas à croire qu’elle avait pu, au tout début de leur voisinage, le trouver sympathique au point de lui donner son numéro de téléphone ainsi que son adresse électronique. Une erreur de jugement qu’elle avait regrettée amèrement par la suite. Il fallait mettre fin le plus tôt possible aux comportements abusifs de cet individu.

Tout en chaussant ses bottes d’hiver et en enfilant son manteau en duvet à capuche, elle sentait une sourde colère monter en elle. Elle qui se faisait une telle joie de pouvoir enfin concrétiser l’un de ses désirs les plus ardents ! Le charme était rompu et son humeur s’en ressentait désagréablement.

Marie-Claude ouvrit sa porte avec rage et se lança dans l’escalier, tenant la rampe d’une main et sa canne blanche de l’autre. Bien sûr, sa spécialiste en mobilité serait horrifiée de la voir ainsi dévaler les marches comme si le diable était à ses trousses, mais elle refusait avec obstination de se conformer aux attentes des voyants. Elle était comme tout le monde ! Pas question de se conduire comme une vieille dame peureuse avançant dans la vie à petits pas précautionneux.

Alors qu’elle entamait en trombe le dernier tournant de l’escalier avant de foncer en ligne droite vers le trottoir, une grande masse solide se dressa tout à coup devant elle sans crier gare. Son nez alla s’écraser sans pitié contre une poitrine d’homme, tandis que sa canne blanche s’échappait de sa main et glissait jusqu’en bas de l’escalier dans un tintement métallique. Fulgurante, la douleur la traversa tel un éclair dans un ciel courroucé. Son voisin, encore son maudit voisin ! De toute évidence, il l’attendait dehors pour l’accabler de reproches une fois de plus. Le moment était donc venu pour une confrontation finale. Avant même qu’il n’ait le temps d’ouvrir la bouche, incapable de contrôler plus longtemps la fureur qui l’habitait toute entière, elle lui cria, en rapprochant son visage très près du sien, qu’elle lui interdisait à l’avenir de la contacter par téléphone, par courriel ou par quelque moyen de communication que ce soit. Elle ajouta qu’elle avait attendu avec impatience de le rencontrer ce matin même, en tête-à-tête, pour lui avouer enfin qu’elle ne le supportait plus, qu’il était un imbécile de la pire espèce et que si jamais il recommençait à l’embêter, elle le poursuivrait en justice pour harcèlement.

Puis, le plus dignement possible, la tête haute, frottant son nez douloureux de sa main libre, elle continua sa descente de l’escalier pour tenter de récupérer sa canne gisant dans la neige sale et aussi, bien entendu, pour y attendre avec fébrilité le taxi de son ami.

Elle entendit derrière elle les pas lourds du locataire qui descendait l’escalier. Il passa à ses côtés sans lui adresser la parole. Puis, quelques secondes plus tard, un grand bruit lui indiqua de manière incontestable que l’homme s’était affalé de tout son long sur le trottoir, probablement victime de la présence d’une plaque de glace. C’était trop beau pour être vrai ! « J’espère qu’il s’est fait très mal », se dit-elle, et elle éclata de rire, trop contente de voir que la vie se chargeait parfois de châtier avec rudesse les êtres malfaisants de ce monde.

À deux mètres à peine de Marie-Claude, se relevant avec difficulté, remettant sur son nez ses lunettes aux verres très épais et surtout très inquiet à l’idée que son Trekker se soit brisé lors de sa chute, Jean-Christophe se promit de ne plus jamais donner de rendez-vous à une inconnue rencontrée sur le Net.

Ginette Bouthillier

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