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L'INFORMATION, sous-menu :

Rinascimiento

Rêver, c’est tout ce que j’ai. J’essaie de me rappeler, mais je n’y arrive pas. Un grand vide s’empare de moi quand je mesure combien ça me manque.

C’était beau, à n’en pas douter. Grandiose même. Mais sous mes paupières, je ne me souviens plus pourquoi ça l’était.

Cette question n’a de cesse de tourner dans ma tête depuis l’accident, comme ces chansons dont on ne peut se débarrasser.

Il m’arrive de réentendre le médecin me débiter son discours si laconique. Il se tenait devant mon lit, et m’expliquait que sous mes bandages, quelqu’un d’autre respirait. Quelqu’un d’infirme, d’incomplet. Quelqu’un qui devrait avoir du courage. Un peu sonnée par un dur réveil, je n’avais retenu que très peu de ce langage pathétiquement professionnel. Anévrisme, cortex, rupture, thalamus, c’était quoi tout ça ? Mais je l’ai compris rapidement, trop rapidement. La réalité a plombé mon cœur avec une lourdeur sans pareille.

J’étais traductrice dans une petite maison d’édition. J’adorais lire, depuis toute petite. Les bouquins, c’était un monde à chaque chapitre pour moi. Une traversée de sentiments à chaque page.

Et aujourd’hui, il ne me reste rien de tout ça, sinon l’odeur des vieux livres, la joie de sentir les pages sous mes doigts, et les souvenirs qu’elles m’ont laissés. Oh ! Je me souviens d’Antigone, de Shakespeare et du Château d’If, mais quelqu’un, quelque part, a voulu me priver du plaisir de les redécouvrir. Et a réussi. Sans doute pour mon plus grand malheur...

Elle était accoudée à ce bar depuis presque une heure. La serveuse lui servait son troisième café, et ne pouvait s’empêcher de se poser des questions sur cette étrange jeune femme qui se tenait devant elle.

Elle aurait aimé se dire que cette modeste créature irait un peu mieux chaque jour mais... Toujours elle se heurtait à ce regard vide, cette absence. Cette... transparence. Personne ne savait qui elle pouvait bien être, et si l’on se le demandait, on oubliait bien vite la question.

On ne lui parlait pas. Elle était seule.

Elle le savait, mais ne s’en préoccupait pas. Elle était certaine d’exister par le besoin de venir dans ce café, aussi hostile et froid fût-il.

Ma vie est une horloge que personne n’a besoin de remonter. Chacun de mes gestes a été répété de façon à en faire une habitude. Pour vivre en sécurité. Pour vivre en machine, en automate. Je suis l’antithèse du concept romanesque, je n’ai plus aucune notion de ce qui est beau ou laid. Je ne me fie plus qu’à mes lointains souvenirs, qui ne cessent de s’éloigner. Comme ces continents qu’on voit s’évanouir lors d’une croisière en bateau.

Mais être une machine ne m’empêche pas de l’affirmer : j’existe. Je suis peut-être bien la seule à m’en rendre compte mais c’est vrai, j’existe. Vivre avec cette certitude, c’est le début de l’espoir. Même si ça reste, comme toute idée positive, assez vague pour moi.

Les gens pensent que l’espoir sauve de la perdition, et il y a une logique là-dedans. Excepté pour moi. Le caractère romanesque de l’espoir, c’est bon pour les croyances populaires, noyées dans l’eau de rose, dans le kitsch.

Si on l’avait regardée à cet instant, on l’aurait vue sourire. Son visage si pâle et si triste s’était soudainement illuminé dans une beauté rare. Oui, la littérature était loin derrière elle, mais il y avait des choses qu’on ne pouvait lui enlever. Se souvenir de tel écrivain, et de telle phrase de sa plume, était pour elle une pure gourmandise. En l’occurrence, penser à Kundera la faisait sourire, et pour un instant, si infime fût-il, la vieille fille habillée de noir laissait place à la beauté la plus parfaite. La beauté du souvenir, la beauté du secret.

C’est à ce moment qu’il entra.

Ce sont des choses qui arrivent, et elles arrivèrent. Il aurait pu entrer une seconde plus tard, et ne pas voir ce sourire à demi caché, il aurait pu ne pas entrer, et simplement continuer sa route. Il aurait pu, s’il avait su qu’entrer là, à ce moment fatidique, lui ferait voir un visage aussi beau et aussi rayonnant qu’un coucher de soleil sur la mer. Et la métaphore s’avéra juste, car cela ne dura qu’une fraction de seconde. Il n’avait pas fermé la porte que la jeune fille s’était replongée dans de longues méditations doucereuses.

Avait-il rêvé ? Était-ce son imagination qui lui jouait des tours ?

Il s’est assis à quelques centimètres de moi. Je pouvais entendre son souffle, sa voix lorsqu’il a commandé la même chose que moi, et l’émotion qu’elle tentait de cacher.

Je l’aurais ignoré en d’autres circonstances. Je l’aurais annihilé de mon champ de vision, comme le faisaient si innocemment toutes les personnes qui m’entouraient.

Mais quelque chose se passait. Quelque chose de supérieur.

Qui était-ce ? Pourquoi sentais-je ce regard étranger sur moi ? Pourquoi ne le haïssais-je pas ? Pourquoi semait-il un trouble si distinctif dans mon être ?

Il n’était jamais venu là auparavant. Il était absolument nouveau dans l’angoissante horlogerie de ma vie.

Je n’aurais su comment le décrire. Il était à la fois doux et brutal, brûlant et glacial, lumineux et sombre. Sa voix me laissait également entendre qu’il avait souffert récemment. Il tremblait.

Je bus une gorgée de mon café encore chaud. L’arôme rentra en moi et me laissa un moment en paix avec moi-même. Je fermai les yeux.

Étais-je autorisée à me poser des questions sur cet homme ? Moi, la recluse de l’univers ? Étais-je seulement autorisée à penser à qui que ce soit ?

Lorsque je rouvris les yeux, son regard était toujours posé sur moi. Il le faisait délibérément, je le sentais. Il devait probablement penser qu’à un moment où un autre je tournerai la tête et lui demanderai d’arrêter. J’aurais probablement dû le faire. Mais je n’en ai rien fait, j’ai attendu patiemment qu’il détourne ses yeux.

J’ai attendu. J’ai attendu longtemps. Que devais-je faire ? Qui était-il ?

Et soudain la vérité me sauta aux yeux. Il n’y avait personne à côté de moi. Mon âme, mon imagination, m’avaient laissée entendre qu’il pouvait y avoir quelqu’un qui me regardait, et le faisait ardemment, mais ... Il n’y avait jamais eu personne. Le piège se refermait.

Être aveugle et ignorée de la société ne m’avait jusque-là jamais mise en colère. C’était pourtant la réalité, j’étais mise à part. On compatissait, on aidait un peu, et puis on oubliait. Et personne ne prenait plus le temps de savoir qui se cachait derrière les grandes lunettes noires.

M’aider n’était qu’un moyen de plus d’avoir la conscience tranquille.

Je savais pertinemment que je rejetais les rares moments de compassion qu’on m’accordait, mais je ne voulais pas me dire que j’en avais besoin.

Me croyais-je si peu vulnérable ?

Je bouillonnais. Mes mains tremblaient. Comment avais-je pu être aussi stupide ? La folie me gagnait petit à petit, j’en venais à imaginer des regards sur moi, des présences. Était-ce pour combler ma propre transparence ?

Je sentis mes yeux s’humidifier. Je me mordis les lèvres d’avoir enlevé mes lunettes. On allait me voir. On allait voir ma faiblesse, on allait voir que mon idée de vivre dans le rêve et l’espoir tombait à l’eau. On allait voir que j’avais eu tort sur toute la ligne. On allait me dire que j’étais insipide au point de croire qu’on pouvait vivre sur des souvenirs élimés.

Il posa sa main sur celle de la femme qu’il aimait, y déposant un message. Elle le prit délicatement entre ses mains et passa ses doigts sur les points en relief. Je t’aime Juliette. Descends de ton balcon.

Magali Bonhomme

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