Déboires de deux aveugles aux abois !
Être aveugle ! Perdre ce sens aussi merveilleux qu’est la vue ! Être amputé de cette faculté d’apprécier et de jouir par le truchement de la vue des innombrables délices qu’offre la nature ! Perdre le privilège de voir de ses propres yeux les dérapages, les turpitudes, les vicissitudes, les miasmes morbides qui ponctuent le paysage du monde moderne ! Perdre le privilège de ne pas voir le regard – le plus souvent dépréciatif – que posent sur vous les individus de votre environnement qui se demandent avec un apitoiement teinté d’ironie comment vous êtes venu à tomber aveugle, comme si vous étiez vous-même responsable de votre situation ! Le monde évoluant à une vitesse fulgurante et faramineuse, tous ses constituants sont d’abord des « donner à voir » avant d’être des donner à entendre, à toucher ou à goûter. De nos jours, perdre la vue, soit dès la naissance, soit au cours de la vie en société, peut être vécu par la personne concernée comme un véritable calvaire étant donné le regard que la société toute entière pose sur lui.
La situation dans laquelle vivent Dame Akoutou et Père Zambo est symptomatique de cet état de choses. Les deux sont aveugles et vivent respectivement dans les localités de Kampkop et de Foto à l’Ouest Cameroun. Leur vie quotidienne est aussi semblable que deux gouttes d’eau, compte tenu des atrocités dont ils sont l’un et l’autre victimes tous les jours.
Âgée d’une quarantaine d’années, Dame Akoutou a remué ciel et terre durant toute sa vie pour essayer de se faire une place au soleil, pour s’intégrer en société et en être un membre à part entière. Mais ses tentatives ont toujours été infructueuses. Et comme la cruauté humaine dans notre république bananière a toujours fait en sorte que les personnes handicapées en général soient toujours regardées du coin de l’œil, c’est tout le monde qui s’est sans cesse moqué de cette pauvre femme, cette femme innocente qui n’a pas demandé à naître non-voyante. Hommes, femmes, jeunes, enfants, chacun y va de sa manière. J’ai toujours regardé ces ignobles attitudes avec désarroi. Mon désarroi a atteint le zénith lorsqu’un jour, j’ai entendu une de ses propres filles la calomnier, la dénigrer comme si elle n’était dotée d’aucune consistance ontologique :
« Je plains le Ciel de m’avoir offert une telle maman ! Qu’elle est ennuyeuse ! Toujours en train de poser des questions stupides. Et le comble dans tout ça, c’est que ces questions sont relatives aux choses qu’elle n’a jamais vues et qu’elle ne verra jamais de son regard. J’ai failli partir de la maison, ne supportant plus cette situation. Je suis même allée jusqu’à conclure que s’il était donné à un enfant de choisir ses géniteurs, je ne pourrais au grand jamais porter mon choix sur des parents handicapés, encore moins sur une mère atteinte de cécité. En tout cas, quand je quitterai le domicile familial pour aller me marier, elle ne me verra plus jamais – que dis-je ?... voir ?... – elle ne sentira plus jamais ma présence. La vie est déjà un fardeau et je ne peux plus supporter d’en porter un autre. »
Ces paroles m’ont brisé le cœur. Elles ont créé dans mon âme une gigantesque fracture, une fracture qui ne guérira que le jour où, dans ce pays, on assistera à une véritable prise en considération de tous, uniquement comme êtres humains, indépendamment du statut d’individu handicapé ou non.
Des paroles de cet acabit sont légion dans la vie de Dame Akoutou. Comment fait-elle pour les supporter à chaque fois ? Sans doute a-t-elle compris très tôt qu’en dépit des tours que la vie puisse nous jouer, chacun doit porter son fardeau la tête haute. Sans doute a-t-elle compris que ce qui est important c’est la vie et non la vue.
Si à cause d’un handicap physique, on peut être la risée de tout le monde au point même de subir les assauts mordants d’un enfant qu’on a soi-même mis au monde, c’est le monde à l’envers, c’est l’Apocalypse.
La vie de Père Zambo, depuis qu’il a perdu la vue, est aussi infernale que celle de Dame Akoutou. Père Zambo vit entre le marteau du regard contempteur de ses vis-à-vis et l’enclume de son état qui le ronge avec l’énergie d’une peste incurable. Au quotidien, il est victime des railleries de ceux qui jadis furent ses amis. C’est aujourd’hui qu’il se rend à l’évidence que c’est dans le malheur qu’on reconnaît les véritables amis. La vie est submergée d’hypocrites ; et des individus hypocrites, Père Zambo en a connu durant sa vie. Il n’est pas rare d’entendre ceux qui hier étaient ses amis lui dire des inepties telles que :
« Quelle est la couleur du maillot de l’équipe nationale de football des Seychelles ? »
« Qui as-tu vu aujourd’hui ? Je dis bien vu… »
« Peux-tu me décrire le véhicule qui vient de passer ? »
« Sais-tu que tu es en train de vivre maintenant dans les ténèbres de l’Enfer ? Bats-toi pour qu’au Jugement Dernier, tu ailles au Paradis ; puisque si le sort te conduit en Enfer après ta mort, ce sera pire car tu auras vécu doublement la condition humaine. »
« Dis-moi, Père Zambo ! À quoi ressemblent les ténèbres qui ont assombri ton regard pour toujours ? »
« Quel changement brusque de statut ? À quoi ça ressemble lorsqu’on passe du statut de voyant à celui de non-voyant ? »
Que les gens peuvent être cruels ! Que le monde peut être rebutant !
Dame Akoutou et Père Zambo ne sont que les échantillons d’une société africaine contemporaine où les personnes invalides en général et aveugles en particulier sont devenues des objets de musée, des laissés-pour-compte, des êtres marginalisés, des personnes sur qui on pose des regards pleins d’étrangeté. Ils sont l’image d’une société où des vies s’éteignent comme des bougies et où on ne distingue plus les héros des antihéros. Leur situation n’a pas changé. Elle s’attriste de jour en jour. Mais ils continuent d’avoir espoir, comme il est dans la nature de tout être humain de rêver au changement.
Malgré toutes les inhumanités et les absurdités dont les personnes non-voyantes sont la proie, je ne cesserais jamais de louer ces paroles qu’un humanitaire travaillant pour l’intégration sociale des aveugles a prononcées lors d’une mission au Cameroun, paroles qui résonnent au fond de moi comme la cloche qui annonce l’espoir :
« Comment peut-on rêver d’un monde paradisiaque si des individus insouciants travaillent à transgresser certaines vertus cardinales de la société ? Rien n’est parfait, la race humaine y comprise. Les imperfections physiques des uns et des autres ne devraient donc pas être vilipendées ; elles devraient plutôt être considérées comme l’une des caractéristiques fondamentales de la race humaine. Nul n’a choisi de naître avec une infirmité, encore moins d’en être victime à un moment donné de sa vie. Vous qui par exemple avez la chance de jouir pleinement de votre vue, vos yeux ne doivent pas uniquement être les vôtres ; ils doivent aussi et surtout être ceux des personnes qui ne jouissent pas de cette faculté. Vous devez les guider tous les jours. Vous devez poser sur eux un regard non pas condescendant, mais galvanisant. Cela participe pleinement de votre responsabilité sociale. Rappelez-vous la Noble Parole : « Aimez-vous les uns les autres… », car si tout le monde se mêlait de ceux qui ne le regardent pas, le monde serait sans doute plus beau, plus juste et plus égalitaire. »
Maurice Mbah
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