Ouvre-moi les yeux
« - Allez-vous-en ou je saute ! »
Du haut de la falaise d’Yport, la mer s’étendait à perte de vue. Je n’osais fermer les yeux.
« - Tu sors ta réplique d’un film ?
- N’approchez pas !
- Je n’ai pas besoin d’approcher pour savoir que tu portes des vêtements de coton, un parfum au chèvrefeuille et des cheveux lisses. Tu as 17 ans et tu as pleuré depuis une bonne demi-heure. Tu n’es pas réellement malheureuse. Tu es juste en train de devenir aveugle. Mais je peux te sauver. »
Je me retournais, perplexe. En face de moi se tenait une femme qui souriait. Nos yeux se rencontrèrent mais je remarquais quelque chose de différent. Je me sentais à nu devant elle, comme si elle pouvait lire mon cœur. Je venais d’être traitée de future aveugle par une femme qui n’avait pas recours à ses yeux.
La femme s’avança, passa devant moi et s’assit au bord de la falaise.
- Non ! hurlais-je. Je réalisais que je tenais plus à la vie de cette femme qu’à ma propre vie.
- Je n’ai pas de problèmes de vue, dis-je en venant m’asseoir à ses côtés.
- Ah bon ? Et que vois-tu dans ce monde qui te rende heureuse ?
J’eus soudain envie de me laisser glisser le long de la falaise.
- Je sais pas... Le monde est trop dur envers moi. Tout le monde bouscule tout le monde.
Je réalisais soudain que je n’aurais pas dû employer cette expression.
- Ah non ! Personne ne me bouscule !
- Mais... c’est parce que... vous êtes... »
Je me sentais rougir.
- Tu crois ça ? Tu crois qu’ils ne sont pas plus aveuglés par leurs problèmes lorsqu’ils courent, pressés, le long de ces trottoirs sales, entre ces murs gris ? Ils croisent sûrement l’amour de leur vie sans même le voir tellement leurs yeux sont embués de soucis. Les gens se poussent sur mon passage parce que je flotte sur ce qu’ils croient avoir perdu depuis longtemps...
Elle fit une pause.
- Le bonheur...
Elle avait prononcé ce mot comme on suce un bonbon acidulé.
- Demande-leur, à tous ces diplômés des grandes écoles qui nous regardent de haut avec leurs têtes tristement encombrées, en quelle année leur bonheur a fui. Être aveugle, c’est ne pas avoir envie de voir le soleil se lever. Moi qui ne peux pas le voir, je suis heureuse de savoir qu’il va me caresser de ses doux rayons encore engourdis par la nuit fraîche. Être aveugle, c’est ne pas s’arrêter devant un musicien de rue qui vous chante vos chansons de jeunesse, tout ça parce que vous êtes effrayés par son petit chapeau qui demande la permission de vivre de sa musique. Être aveugle, c’est ne pas prendre la peine de se regarder le matin, de sourire de sa nouvelle ride, de caresser ses cheveux grisonnants et de se dire que l’on est beau et que l’on s’aime. Je regrette parfois de ne pas me voir vieillir mais je le sais et cela me console. Être aveugle, c’est aussi préférer regarder la télévision plutôt que son enfant qui grandit, qui à chaque nouvelle bosse découvre un peu plus la vie. De plus en plus de gens deviennent aveugles chaque jour. Bientôt, l’être humain naîtra aveugle. Cela m’attriste.
- Comment as-tu découvert cela ?
- Je dois te dire que je suis devenue aveugle très jeune sans m’en rendre compte. Je râlais pour chaque balade en famille, chaque fois que l’on me refusait l’achat d’une revue... Je ne voyais que ce que je ne possédais pas. Et une fois que je le possédais, je n’étais même pas satisfaite. Et puis ma vue a progressivement baissé. Je ne voulais pas l’admettre. Je pensais que cela allait être la fin du monde. Un jour, le monde des couleurs a effectivement disparu mais de suite un nouveau monde est apparu. D’abord progressivement. Un matin, après avoir passé ma nuit à hurler un sens que j’avais perdu, j’en découvrais un autre. Une odeur amèrement douce vint me tirer de mes cauchemars pour me transporter dans l’atmosphère chaude des pays du Sud. Je réalisais que je n’avais jamais laissé le café pénétrer mon être et m’offrir l’énergie dont j’avais besoin. Il en fut de même pour la caresse du vent, le bruit excitant du tonnerre retentissant, le rire de ma fille. Je découvrais la vie. Mes yeux s’ouvraient sur les plaisirs simples de la vie comme ils ne l’avaient jamais fait. Je sais désormais voir les choses. Et je te vois toi. Tu dois ouvrir les yeux. »
Que possédait-elle de plus que les autres êtres humains ? Et dire que j’avais d’abord pensé, étouffée dans le bain d’idées préconçues, qu’elle avait quelque chose en moins. Il suffisait de la voir gambader le long des rues pour que sa grâce rayonnante fasse fuir aux loin les douillets préjugés. Elle éblouissait le soleil. Elle tenait ma main alors qu’elle m’a ramenée chez moi de manière à ce que je puisse la lâcher quand bon me semble. Mais pour rien au monde je ne me serais glissée hors de cette étreinte. Elle me guidait dans la ville et dans la vie.
Le lendemain, nous étions allées voir un film ensemble au cinéma. Son rire contagieux remplissait la salle sombre et les spectateurs lâchaient leur pop-corn pour mieux se laisser aller à rire sans raison. Plus nous passions de temps ensemble, plus je sentais que la séparation serait dure. Pourtant, je savais que cet ange si mystérieusement entré dans ma vie s’envolerait bientôt pour aider d’autres âmes en mal de couleurs acidulées. Je profitais de chaque instant avec elle ; je buvais ses paroles, caressais les mêmes murs qu’elle, sentais les mêmes fleurs.
Le matin, mes grognements plaintifs laissèrent progressivement place à un bien-être sans vague ni marée. Je sentais mon entourage s’adoucir, mon environnement me sourire.
Comme tous les jours, je courais à la falaise pour l’y retrouver mais ce ne fut pas elle que je vis. Ce fut un jeune homme qui ne semblait pas souhaiter sauter mais qui ne me vit même pas arriver.
- Bonjour ?
Lorsqu’il me regarda, je sentis un vide immense dans son être. Ses yeux ne portaient aucune étincelle de vie. Il m’aurait semblé assez laid quelques semaines plus tôt mais désormais je savais qu’il me suffisait de l’aider à s’ouvrir à la vie pour que cette dernière lui offre la beauté éternelle. Je pris sa main froide et sans volonté et je le fis s’asseoir au bord de la falaise. Il ferma les yeux et respira profondément et je savais que je l’avais sauvé.
Ophélie Monnot
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