La fille du clown
Hop, hop ! Et hop, hop ! Et hop, hop, hop ! Vous m’avez vu ? Ca vous a plu ?
Papa me trouve géniale ; c’est normal, puisque c’est mon papa ! C’est lui qui a choisi mon prénom, fille de vent et de poésie, poussière d’amour, petite fleur née d’un nez rouge et de talons aiguilles : il a inventé « Eolia ». Mon papa, lui, c’est Gilou le clown.
Moi, j’ai de la chance : j’ai une maman voyageuse. Les autres mamans rentrent du travail, cuisinent, repassent beaucoup de linge, se coiffent devant la glace, portent de nouvelles robes, se mettent au régime, et ensuite, s’énervent pour un rien, crient très fort...
Ma maman à moi, elle est partie quand j’avais trois mois et depuis, elle visite le monde, élève des autruches en Inde, cultive des plumes au Tibet, apprend le chinois au Péruviens, descend cueillir des roses dans les volcans, se baigne dans les lacs du désert hongrois...
Tous les soirs, papa me raconte les aventures de maman pour m’aider à m’endormir. Alors moi, j’ai l’impression de bien la connaître à travers les mots de mon papa. Je sais qu’elle est la plus belle femme de sa vie, encore plus que moi ! Bien sûr, moi, je ne l’aie jamais vue, mais je l’imagine bien dans ma tête...Mon papa, lui, il n’est pas partie ; il est clown.
Bien sûr, tous les enfants pensent qu’ils ont un père extraordinaire. C’est normal, mais c’est parce qu’ils ne connaissent pas mon papa à moi. Lui, il a un don fabuleux : il cultive les rires enfouis. Il connaît des milliers de tours, il efface les soucis, habille les regards de lueurs amusées, balaie les chagrins et drape les visages de sourires radieux.
C’est lui qui m’a fait découvrir les objets, qui m’a appris à reconnaître les voix, à écouter les couleurs, à percevoir les petits bonheurs qui peuplent l’univers d’une fille de clown.
Il enchante mon quotidien et fleurit mes regards sur le monde. Quand je me contemple dans le cœur de mon papa, je vois une belle princesse aux longs cheveux blonds.
Quand j’étais petite, papa a pris six mois pour apprendre à m’apprendre à lire, à écrire, à compter, à dessiner. Il ne voulait me confier à personne, j’étais sa fille chérie et il savait que lui seul saurait me guider dans mes apprentissages. Alors, moi, je ne vais pas dans une école où il y a d’autres enfants. C’est papa qui me fait classe tous les jours, deux heures le matin et une heure l’après-midi. De temps en temps, une gentille petite dame toute ronde vient vérifier si mon papa est un bon maître pour moi. Elle est toujours étonnée de mes progrès, elle félicite papa et rit de ses facéties. Mon papa, lui, il pense que je suis une petite fille très intelligente ; c’est normal, c’est mon papa !
Mon papa et moi, nous habitons une toute petite maison visitée de rires et de courants d’air, peuplée d’un incroyable désordre, ventée de drôleries inimaginables. Seules les parures de clown de papa et mes tenues bariolées sont bien alignées sur les cintres. Papa dort dans la cuisine et moi, j’ai la petite chambre pour moi toute seule. Chez nous, il n’y a pas de télé, elle ne servirait à rien, mais nous aimons écouter de la musique, des mélodies douces pour me calmer le soir. Nous n’avons presque pas de meubles. Et puis, un tout petit miroir, à la hauteur de papa pour qu’il puisse se maquiller avant de partir ; moi, je n’en ai pas besoin !
Mon papa m’emmène partout avec lui. Il a inventé un numéro pour nous deux...
Pour commencer, il nous faut une grande foule de badauds. Papa s’approche sur son monocycle, il jongle avec des balles transparentes, offre un nez de clown à une jolie femme, trouve un papillon dans les cheveux d’une petite fille, fait apparaître une rose qu’il lance à une vieille dame, enlève un petit garçon et s’enfuit sur son monocycle en le serrant dans ses bras.
Ensuite, papa dit qu’il a besoin d’une petite fille pour son prochain numéro. Toutes les fillettes crient très fort : « Moi ! Moi ! » Et moi, je fais comme elles. Papa fait semblant de chercher dans la foule, s’approche de l’une ou de l’autre, examine son public et soudain... Il m’aperçoit ! Il crie en me montrant di doigt :
« Tiens ! Je pense que cette petite fille blonde fera très bien l’affaire. Oui, toi, ma chérie... Approche, ma puce. Là, c’est bien. Comment t’appelles-tu ?
Eolia.
- Comment, tu dis ?
- Je te dis que je m’appelle Eolia !
- Quel drôle de nom ! Si j’avais su... Enfin, bon, c’est toi que j’ai choisie... »
Et papa m’attrape par le bras pour me hisser d’un bond. Je me retrouve debout sur ses épaules et je fais semblant d’avoir très peur, je m’accroche à son chapeau de clown. Alors, les gens m’encouragent, me rassurent, m’applaudissent. « Bravo, ma puce, tu es géniale ! » crie Gilou le clown.
Alors, il me donne un cerceau que je fais tourner autour de mes hanches, le plus maladroitement possible, puis de mieux en mieux et de plus en plus vite. Papa remonte sur son monocycle et il pédale et nous tournons ainsi devant la foule ébahie. Chacun retient son souffle et je dois rester très concentrée. Je laisse descendre tout doucement le cerceau qui tourne très vite et c’est là qu’il ne faut pas se tromper : papa enchaîne la danse avec le cerceau qui arrive sur ses épaules, puis autour de ses hanches... Le public adore !
Quelquefois, papa est appelé très très loin par des spectacles grandioses. Le voyage serait trop long pour moi et je m’ennuierai ; alors, il me confie à sa maman, ma mamie Zoé. C’est une vieille dame, très gentille et toute douce. Mais quand nous arrivons chez elle, elle reproche toujours à papa mes cheveux emmêlés et mes tenues dissonantes.
« Cette petite ne ressemble à rien, mon pauvre Gilou ! »
Dés que papa est parti, elle me lave les cheveux, me coiffe longuement et me fabrique de jolies tresses.
Mais moi, je n’aime pas du tout cette sensation nattée.
Mamie Zoé m’achète de belles tenues, des chemisiers, des robes en velours, des sandales de jeune fille ; je n’ose pas lui dire que je me sens mal à l’aise dans ces nouvelles odeurs.
De temps en temps, ma cousine Léa vient passer quelques jours chez mamie avec moi. Elle me trouve très jolie et joue avec moi comme si j’étais une poupée. Elle se sent responsable de moi et veut tout faire à ma place. A table, c’est elle qui coupe ma viande ; à la salle de bains, c’est elle qui me douche, comme si j’étais encore un tout petit bébé ; dans la rue, elle ne me lâche jamais la main et me raconte tout ce qui se passe. Elle a toujours peur qu’il m’arrive quelque chose et son amour est parfois étouffant. Ma cousine Léa, elle me dit tout et me confie ses chagrins ; elle murmure que je sais écouter comme personne...
Moi, quand je serais grande, je serais clown. Je ferai rire les gens, je leur offrirai des bouquets de bonheur et je sèmerai la joie sur mon passage.
Je sais déjà marcher sur un fil, pédaler sur le monocycle, danser des acrobaties amusantes, attirer les gens par des boutades rigolotes...
Pour jongler, cela a été beaucoup plus long, évidemment. Mais papa m’a trouvé de toutes petites balles multicolores avec des clochettes qui chantent à l’intérieur dès qu’elles bondissent dans les airs.
Papa m’a aussi appris à me maquiller toute seule. Je connais chaque geste, le sens à donner à mes doigts pour appliquer les différentes couches, les expressions à donner à mon visage. Pour les couleurs, c’est facile, chacune a une odeur différente.
Papa dit que je suis une petite fleur de lumière, que mon sourire rayonne tout autour, que le bleu de mes yeux embellit le monde, que ma voix adoucit les chagrins et que je suis un merveilleux poème dans sa vie de clown.
Dès que je m’ennuie, je me raconte des images : un petit papillon tout doux endormi sur les pétales d’une fleur jaune, le beau visage de ma maman, des feux d’artifices illuminant la mer, des milliers de couleurs fredonnant l’arc-en-ciel, des lueurs joyeuses valsant autour d’un orgue de Barbarie...
Dans ma tête, des silhouettes défilent et des ombres sautillent gaiement.
Mais dans mes yeux, il ne se passe rien. Je vis dans l’obscurité, dans le noir absolu...
C’est comme ça depuis que je suis née...
Papa m’a appris à lire avec mes doigts, à écouter le monde avec mes mains, à organiser mon espace d’après les sons qui dansent autour de moi, à ma déplacer d’après mes sensations...
En fait, ce que je regrette le plus, c’est de ne connaître mon papa que par sa voix douce, de ne jamais rencontrer son regard bleu tendre, de ne pouvoir écouter dans ses yeux l’amour infini qu’il me donne...
Pascale Corde Fayolle
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