Le pont Wilson
Au commencement était le verbe. ? Non pas l’ouïe, le toucher, l’odorat ; non pas la vue, mais le verbe, la parole ; et puisque je l’ai, je la garde, Orion que je suis dans ma cécité, qu’aucune forge d’Héphaïstos ne mettra jamais sur le chemin de la miraculeuse guérison. Je l’ai eu pourtant, enfant, cette vue qui aujourd’hui me fait défaut, dans ce XXIe siècle d’apparences, comme aurait fait défaut l’absence de Zeus au panthéon boiteux de l’Olympe. Je l’ai eu le temps de voir ce qu’il ne fallait pas voir : un père en colère avec une femme qui n’était pas ma mère.
J’ai du me faire architecte alors ; aveugle pour n’avoir pu, de l’altitude de mes neuf ans, arrêter un coup fatal à mes nerfs optiques ; exilé pour n’avoir pas été cru par une mère - la mienne - trompée. Architecte de mon foyer d’accueil, d’abord. Architecte puisque, privé de la capacité de voir, il devient vital de développer celle de dessiner, mentalement, l’environnement qui est le notre, qui prend forme comme autant de cotes, exprimées en pas, remplaçant chaque droite, chaque courbe, qui avant étaient perçues par réflexion de la lumière. Puis architecte de la rue, puis du quartier, et enfin, plus tard, de la ville, qu’on dessine telle que Céline l’opposait à New York, couchée, parce que plus rien n’a de hauteur ; tout ne se présente plus qu’en fonction de la surface plane sur laquelle reposent nos pieds - montez une marche, vous changez de plan : un par strate topographique.
Marion et moi nous sommes rencontrés sur le pont Wilson, Lyon, à quatre vingt dix sept pas en partant de sa base sur la rive droite du Rhône.
- Besoin d’aide ? m’apostropha-t-elle.
- D’aide pour ?
- Vous voulez sauter, non ?
- Ai-je l’air si vieux qu’il faille me vouvoyer ?
- Je trouvais inconvenant de tutoyer dans un moment pareil. Veux-tu sauter, monsieur Tu ?
- Jacques... Seras-ce assez haut pour me tuer ?
- C’est suffisamment beau pour en couper l’envie, dit-elle après un instant de réflexion et probablement, de contemplation.
- Il y a trop de bruits pour que je puisse entendre la dite beauté. Privés de la vue, nous voudrions que les autres le soient de la parole.
- Jacques voudrait-il être sourd... en plus ?
- Me voici iloyé maintenant... J’ai des chances d’être sourd si je saute, non ?
- Tu seras « il, virgule, noyé », pour sûr. Mais ça n’empêchera pas les gens de parler.
- Je n’aurai plus à les écouter...
- Qu’y a-t-il de si difficile à entendre ? continua-t-elle.
- Connaissez-vous un poème de Rimbaud ? Par coeur j’entends.
- « C’est un coin de verdure, où coule une rivière... », hum... non, je ne me rappelle pas la suite.
- Une pièce de Shakespeare ? De Corneille ? Allez, un acte, une scène seulement ?
- Deux ou trois vers... Est-ce ceci qui est difficile à entendre ? Hier les gens écoutaient, plus aujourd’hui, c’est ça ? Plus ici ? Et alors quoi ? Je vais me prendre ma leçon de morale, d’un aveugle réac’, d’un œdipe même pas roi ? Tu vas me réciter la lettre du voyant ?
- Sais-tu seulement ce que signifie parler ? L’imagines-tu ? Prendre la parole, c’est créer un nouvel espace-temps autour de soi... en disant hier, tu positionnes le temps par rapport à ton aujourd’hui, en disant ici, tu positionnes l’espace. Je te place au centre de cet espace, de ce temps, et redéfini tous les tu, il, elle, nous, vous, eux. Ton je fais de moi un tu, et des passants un ils, et tout change quand un autre prend la parole. Ton aujourd’hui ne sera plus jamais le même aujourd’hui, et ton ici varie à chacun de tes pas. Ceci a toujours été, c’est l’essence de la parole, mais jamais autant que maintenant les gens n’ont fait que parler d’eux. C’est là ce qu’il y a de tragique dans notre époque, chacun ne parle plus que de soi, se crée son espace-temps privé, hermétique, et de je en je que tous se renvoient sans laisser entrer les tu, tout le monde se rend aveugle du monde qui n’est pas celui de son je, moi, mon. D’eux et moi, l’aveugle n’est pas celui qui le parait. Il leur faudrait devenir muet pour recouvrer la vue.
- C’est ta raison pour sauter du pont ? dit Marion après bref silence.
- « Celui qui médite vit dans l’obscurité ; celui qui ne médite pas vit dans l’aveuglement. Nous n’avons que le choix du noir » disait Victor Hugo.
- Sais-tu ce que nous avons que les autres animaux n’ont pas ?
- La conscience de la mort ? C’est à moi de recevoir ma leçon de morale ?
- Les cimetières d’éléphants, tu connais ? Crois-tu que nous soyons les seuls à avoir conscience de la mort ? Non, ce que nous avons de différent, c’est que le blanc de nos yeux est visible. Et sais-tu pourquoi il est visible ?
- Je suis tout ouïe.
- Parce qu’au cours de l’évolution, l’homme se civilisant, vivant en communauté, a appris à vivre sans avoir à affronter systématiquement ses congénères, et à ne plus en avoir peur. De là, l’iris a laissé de la place au blanc des yeux, parce qu’il n’est plus fatal de monter où l’on regarde... de montrer ce que l’on ressent.
- As-tu conscience de parler à un aveugle ?
- Un aveugle qui n’en a pas moins ses yeux, expressifs, quoi que tu en penses, et qui vit toujours, contre les autres plutôt qu’avec.
- ... Allons prendre un café.
- Tu ne veux plus sauter ?
- Je voudrais un café.
- Je t’ai convaincu alors ! S’exclama-t-elle dans un sourire que j’imagine radieux ; un sourire de vingt ans sans doute, ou guère plus.
- Non, mais ton discours sur le blanc des yeux est intéressant... Sachons-en plus !
- Tant que tu renonces à sauter...
- Qui dit que j’en avais l’intention ?
- Mais ?!...
La dernière image que j’ai vu est celle du poing de mon père s’abattant sur ma tempe ; la dernière que j’ai regardée... la partition que forme la voix de Marion ; car d’architecte, je suis passé à musicien, remplaçant le nombre de mes pas par un décompte en alexandrins, couchés sur les portées tracées par la mélodie des mots de mon Aphrodite.
Collomb-Muret Frédéric
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