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Accueil Actualités « Aux mains qui me guident, aux yeux qui me font voir le monde. »

« Aux mains qui me guident, aux yeux qui me font voir le monde. »

 

« Il voyage en solitaire, nul ne l’oblige à se taire, il chante la terre »  ses quelques vers d’une célèbre chanson de Gérard Manset semblent avoir été écrits pour lui.  Lui, c’est Jean-Pierre Brouillaud, bénéficiaire UNADEV, voyageur aveugle et avant tout passionné d’écriture et de rencontres. A l’occasion de la sortie de son autobiographie « Aller voir ailleurs- dans les pas d’un voyageur aveugle» chez « Points aventure », nous avons rencontré,  ce personnage étonnant qui nous livre en quelques mots la genèse de ce projet littéraire.

Gros plan sur le regard puissant de Jean-Pierre Brouillaud aveugle.

Portrait de Jean-Pierre Brouillaud.

 

À 15 ans, Jean-Pierre Brouillaud apprend incidemment qu’il va perdre la vue. Comme pour répondre à l’angoisse de sa mère qu’il ne puisse pas avoir «une vie normale», il se révolte et part sur les routes. Sexe, drogue, rock’n’roll et chemins de Katmandou, il n’aura de cesse de se prouver que la cécité n’est pas un obstacle aux découvertes et aux rencontres.

Comment est née cette idée de faire un livre sur vous et sur votre vie ?

J’ai toujours été passionné par l’écriture et ce depuis jeune. J’ai ce besoin d’exprimer et de partager ce que je ressens. J’ai commencé par mon blog « L’illusion du handicap »  qui très vite a été suivi par de nombreux lecteurs du monde entier.  J’ai rencontré des personnes passionnantes comme Pierre Rabbi et j’ai eu envie d’aller plus loin mais sans autoédition car généralement derrière, c’est plus difficile à promouvoir.  

Jean-Pierre Broullaud déchiffre à l'ai de ses mains un texte écrit en arabe.

Jean-Pierre Brouillaud au Maroc lors du tournage de son film  » Deux hommes, un regard ».

Jean-Pierre Brouillaud main dans la main avec sa fille alors âgée de 9 ans dans la forêt guyannaise.

Jean-Pierre Brouillaud et sa fille Leila en Guyane.

 

L’année dernière je suis devenu membre de la prestigieuse « Société des Explorateurs Français » à laquelle appartiennent des personnages fabuleux comme Bertrand Piccard ou Claudie  Haigneré .  Et parmi ces membres, un certain Patrice Franceschi, aventurier mais aussi éditeur m’a proposé de m’aider à rédiger ma biographie.

C’est ce même Patrice Franceschi qui a rédigé la merveilleuse préface de votre ouvrage ? On sent chez lui une véritable admiration pour ce que vous êtes, quand il écrit  :

«On ne peut qu’admirer le « regard d’aigle » qu’il a su s’inventer pour être, en tant qu’aveugle, résolument comme tout le monde, et en tant qu’homme, absolument différent. Grandiose contradiction qui traverse l’ensemble de son récit et que l’on ne peut trouver ailleurs dans la littérature d’aventure d’aujourd’hui. Et pour cause. Les aveugles ne sont-ils pas destinés par nature à être confinés chez eux – éventuellement, de nos jours, à se mêler au reste de la société – mais quant à parcourir le vaste monde… Qui pourrait y songer sérieusement ? Brouillaud, justement. Et cela donne une trajectoire d’une originalité unique par cela même qu’il est peut-être le seul aveugle à avoir fait de sa vie un long voyage. Ce n’est pas une mince qualité en cette époque où tout passe à la toise. »

Votre vie semble assez bien résumée, quand c’est fait par quelqu’un qui vous aime ?

En effet,  Patrice Franceschi est un homme formidable qui a tout de suite compris qui j’étais et ce que je voulais exprimer. Dans ce livre j’avais envie de témoigner de ma différence et de montrer comment je l’avais acceptée. Quand on réalise qu’on ne s’aime pas, qu’on se vit uniquement en tant qu’aveugle, on n’avance pas. Pour moi ce corps, avec ces yeux qui ne voient pas ce n’est pas mon identité.

Jean-Pierre Brouillaud Pérou assis devant une montagne.

Jean-Pierre Brouillaud, Pérou, 1981.

Jean-Pierre Brouillaud donne la main à un Cambodgien qui comme lui arpente un tronc au bord de la rivière.

Jean-Pierre Brouillaud au Cambodge en 2015.

Il est un passage de votre livre qui témoigne de la puissance de l’instant présent :

« Me persuader d’être doté d’une vue objective était une manière pathétique de me raccrocher au monde des voyants. En réalité, j’étais à côté de mes pompes. Mon imagination ainsi plaquée sur mes perceptions m’éloignait de moi-même. Alors, j’ai décidé de procéder à une mise à jour de ma cécité. Il ne m’était plus possible de me raconter d’histoires. Pour être au plus près de ce que j’étais, attentif à mon environnement immédiat, il me fallait faire le ménage. Ça a été le grand nettoyage de printemps. Même le visage de ma mère s’est effacé, englouti dans cet océan de ma mémoire. »

 

Ce moment précis, fut pour moi un changement de posture radical. Comme je l’explique dans mon livre : « Les rares images que je cultive encore le sont parce qu’elles sont reliées à des couleurs. Je les ai toujours gardées en mémoire. Elles me permettent aujourd’hui de devenir peintre de mon existence. Je peux m’asseoir là et, à partir des cheveux de Sylvie Vartan  et de la couverture du Miroir des sports, me représenter tous les tableaux du monde »

Et maintenant que votre livre est sorti,  vous allez faire quoi ?

Je vais continuer de voyager bien sûr, je rentre tout récemment de Cappadoce et de Madagascar. Et surtout je vais continuer la promotion de mon livre et de mon film. Car avec Lilian Vezin, un ami photographe, nous avons réalisé un documentaire : «  Deux hommes, un regard ».  C’est un récit spontané recueilli aux bord des routes et pistes marocaines racontant la blessure narcissique d’un jeune homme turbulent qui a perdu la vue en pleine adolescence… Je propose ce film dans le cadre de conférences sur les thèmes du « désir de transformation », « l’audace de vivre en faisant un pas vers l’inconnu », « le vivre ensemble intelligent », etc. J’ai donc encore plein de projets dans la tête et diffuser mon film dans les centres UNADEV me ravirait totalement…