1. Les chiens d’aveugles à l’école
Depuis 1985, le centre Aliénor élève et éduque des chiens destinés à faciliter la vie des non- et malvoyants. Soutenu depuis sa création par l’UNADEV, le centre a donné plus de 480 chiens guides au cours de son existence. Dans un monde peu adapté au handicap visuel, avoir un chien améliore considérablement la vie quotidienne.
Un centre de qualité
Situé dans la région bordelaise à Mérignac, le centre Aliénor emploie 27 salariés, aidés de nombreux bénévoles. Sa structure moderne est composée de boxes individuels, d’une nursery, d’une salle de toilettage et de studios pour recevoir les non- et malvoyants. Qu’il s’agisse de l’élevage ou de l’école, l’objectif du centre est clair : les chiens doivent bénéficier des meilleurs traitements possibles. Le centre est entièrement financé par des dons et des legs. C’est grâce à cette aide que le centre peut attribuer une quinzaine de chiens par an. Forte de son efficacité, l’école est réputée sur le plan national et international depuis plus de vingt ans.
Un apprentissage en deux étapes
À partir du sevrage et pendant un an, le chiot est placé dans une famille d’accueil qui a la charge de le socialiser et de le confronter aux diverses situations de vie : le métro, la voiture, le centre ville… Tout le monde peut devenir « famille d’accueil ». De l’étudiant à la personne âgée, le principal critère est la disponibilité. Malgré une forte demande des familles désireuses de renouveler l’expérience, le centre Aliénor cherche continuellement de nouveaux foyers d’accueil.
À la fin de cette période, le chien rentre à l’école où il va suivre sa formation de chien guide, jusqu’à l’âge de vingt mois. Il pourra alors être remis à un déficient visuel, avec un lexique d’une trentaine de mots.
La naissance d’une relation privilégiée
Chaque déficient visuel postulant est mis pour la première fois en contact avec les chiens au cours d’un « pré-stage » de trois jours. L’objectif de cette rencontre déterminante est d’étudier les facilités de déplacement de la personne, son caractère, son allure et son comportement vis-à-vis des chiens, pour qu’ensuite lui soit attribué un chien compatible. Une période d’adaptation suit celle du pré-stage : c’est là que se crée le premier lien entre le maître et son chien, une complicité qui durera plus de dix ans...
2. Une vie de chien
J’aime ma vie, mon travail, ma famille. Seule ombre au tableau, une dure séparation vécue il y a 6 ans.
Mon enfance fut très heureuse, remplie de tendresse, d’affection, de moments de complicité. À 2 mois, je fus éloigné de ma mère dont j’avoue ne pas me souvenir. Je fus ensuite placé dans une famille d’accueil très sympathique, les Mercier. Certes ils furent sévères en matière d’éducation mais ils m’apportèrent tout l’amour dont j’avais besoin. Un beau jour, vers l’âge d’un an, je fus brutalement séparé d’eux afin de suivre mon école à temps plein.
J’étais en internat. Heureusement, j’avais quelques amis rencontrés lors de stages. Ils m’aidèrent à penser à autre chose. Au bout d’un certain temps, la blessure se referma et je m’épanouissais dans la découverte de mon futur job. Le rythme était soutenu, les professeurs exigeants, le travail intensif, mais je m’y plaisais, malgré la fatigue et l’obligation de suivre tous ces ordres continuellement. Assis, debout, couché, rapporte !
Et de nouveau, je dus quitter mon foyer, mes amis. Cette fois, c’était pour une mutation. On me proposa un poste à Pau dans les Pyrénées Atlantiques. Je ne connaissais pas cette région mais j’étais enthousiaste. Bien vite, je m’y suis senti chez moi. Georges, mon patron, était un homme bien, gentil, aimable et affectueux. Il me considéra vite comme faisant partie de la famille. Je n’avais pas de chambre à moi mais un lit douillet et des jouets en pagaille. Ma mission était, et est toujours d’ailleurs, de rendre plus simple la vie de Georges. Je lui apporte toutes sortes d’objets qui lui sont utiles et qu’il a du mal à atteindre, mais, avant tout, je l’aide à se déplacer. Portes, escaliers, obstacles ne doivent pas m’échapper du regard. Je dois guider Georges tous les jours, que ce soit dans la rue ou dans un magasin. Il compte sur moi et me fait confiance alors je dois rester concentré pour l’aider du mieux que je peux, pas comme tous ces chiens qui font les « foufous » quand ils se promènent ! J’aimerais des fois courir un peu trop vite, zigzaguer dans la rue, sentir chaque coin et recoin d’un trottoir, m’arrêter discuter avec un ami… Quant à ma vie sentimentale, c’est le calme plat, le désert comme on dit. Je ne peux rencontrer personne vu mes horaires de travail. Cela m’attriste lorsque je pense que je n’aurai jamais d’enfants. J’aimerais tellement avoir une petite famille, quelqu’un à qui me confier...
Parfois, je suis fatigué. Je me dis que j’aimerais ne rien faire, le temps d’une journée ou d’une vie... Quand j’observe la vie de mes voisins, je suis jaloux. Celle-ci se réduit à manger, dormir, jouer, de temps en temps apporter le journal à leur patron, rien de bien fatiguant ! Au fond de moi, je sais que ma vie est peut-être plus difficile que la leur, cependant, elle ne sert pas à rien. Je fais quelque chose d’utile : j’aide un humain à vivre correctement, à être indépendant, et le fait de voir Georges épanoui et heureux suffit à me motiver.
Caroline Houitte
3. Le chien guide en situation
Antonio et son chien Rock
Je m’appelle Antonio FIGUEIRIDO et suis malvoyant de naissance. Actuellement sans emploi, j’ai travaillé par le passé en tant qu’animateur radio, reporter. J’ai une formation initiale de technicien du son. Je suis originaire du Béarn, de Mourenx très exactement, une commune située entre Pau et Orthez. Je vis à Bordeaux depuis 4 ans et possède mon chien Rock depuis janvier 2002.
Pouvez-vous nous présenter le « parcours » de Rock ?
Je précise tout d’abord que Rock est mon 2ème chien. Le précédent se prénommait Falk et a disparu, victime d’un cancer. Ce fut bien évidemment pour moi une épreuve à surmonter tant nous étions proches.
Mais revenons à Rock. Il est né en avril 2000 et a été formé durant un an et demi à l’école de chiens guides de Mérignac, l’école Aliénor. Au cours de sa formation, il a été confié à une famille de tutelle et il retournait régulièrement à l’école pour son éducation. J’ai effectué un pré-stage afin que l’école, au regard de ma façon d’évoluer, me confie un chien adapté. Ensuite, j’ai suivi avec Rock un stage d’une semaine à l’école pour apprendre à évoluer avec lui. De plus, un éducateur qui a dressé le chien est venu à domicile pour le faire travailler concrètement. Je tiens à préciser qu’il était important pour moi de me voir confier un chien jeune plutôt qu’un animal qui « aurait navigué entre plusieurs mains ».
Au quotidien, en quoi Rock est-il une aide ?
Au domicile, je me débrouille tout seul. À l’extérieur par contre, Rock m’est d’une aide précieuse. Il connaît mes trajets habituels. Lors de déplacements dans différents lieux de Bordeaux (par exemple la bibliothèque), Rock reconnaît routes, trottoirs, etc, et me permet d’éviter les obstacles. Il répond aussi à mes commandes : lorsque je lui demande de « chercher les lignes », il me conduit jusqu’aux passages pour piétons. Concernant les feux rouges, Rock m’indique où se situe le passage pour piétions, mais c’est moi qui donne l’ordre de traverser en fonction de la circulation que j’entends. Je dispose aussi d’un petit boitier électronique qui m’avertit lorsque le feu passe au vert.
Les chiens d’aveugles sont-ils acceptés partout ?
En général, je ne rencontre aucun problème. Toutefois, je me souviens d’une anecdote dans une grande surface dont on voulait m’interdire l’accès avec mon chien. Les choses se sont arrangées lorsque j’ai présenté la carte d’identité de Rock au dos de laquelle figure la loi indiquant l’obligation de me laisser circuler avec lui !
La carte d'identitité de Rock
L’affection développée avec votre animal est-elle une clé de la réussite pour la bonne marche du tandem ?
Cela va de soi ! Rock comprend beaucoup de choses. Au-delà de l’aide concrète qu’il m’apporte au quotidien, il est aussi une « présence ». J’attache une grande importance au fait qu’il soit heureux avec moi.
Est-ce que Rock vous appartient ?
Oui et non. Je dirais plutôt qu’il m’a été confié. Régulièrement, des contrôles sont effectués afin de vérifier que l’animal n’est pas maltraité. En cas de problème, l’école peut être amenée à me retirer le chien. Je suis toujours en rapport avec l’école Aliénor et rencontre souvent l’éducatrice pour alimenter en informations le journal de l’établissement.
Quelles races de chiens sont adaptées pour accompagner un aveugle ou un malvoyant ?
Il s’agit généralement des labradors, des goldens, des bergers allemands, mais tout chien peut être éduqué pour accompagner. Aux États-Unis par exemple, les chiens guides sont des colleys. (Source : www.chien.com)
De gauche à droite : Berger allemand, Golden, et Colley
Avez-vous des anecdotes sur la coopération entre vous et Rock ?
Oui de multiples ! Tout d’abord, concernant le comportement de Rock dans la rue. Il a certes été éduqué, mais lorsqu’il croise d’autres chiens, il devient distrait ! Rock est un formidable vecteur de rencontres. Souvent, des gens s’approchent de moi, attirés par le chien qu’ils trouvent mignon. Je me souviens que Falk, lorsque j’étais en ville, m’amenait constamment dans un troquet où j’avais une fois déjeuné. Du temps où j’étais radio reporter, alors que j’effectuais une interview de Julien Courbet, celui-ci m’avait demandé si c’était mon chien qui me suivait ou l’inverse...
Je crois que Rock tient à nous dire quelque chose...
Ouaf ! Mon maître marche trop vite, je n’ai pas le temps de m’attarder sur les demoiselles en ville !
Vincent VÉDRINE
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